Ma fille aînée me demande pourquoi il faut voter contre Marine Le Pen. Parce qu’elle est «xénophobe»? Elle a entendu le mot dans la bouche d’Emmanuel Macron, mon ancien camarade de classe devenu candidat à la présidence de la République. «Xénophobe», c’est peut-être vrai, mais c’est trop vague. Marine Le Pen détesterait-elle seulement les étrangers? L’idéologie du Front national (FN) ne se contente pas de distinguer entre des étrangers qu’on aimerait recevoir et ceux qu’on veut repousser hors des frontières, mais entre les Français eux-mêmes. Car un point essentiel de cette idéologie vise à forcer les binationaux, tout particulièrement les Franco-Algériens, à faire un choix: aimer exclusivement la France ou la quitter.

Le FN, parti qui plonge ses racines dans l’histoire coloniale de la France, veut en effet persuader les Français que les binationaux seraient comme des agents doubles ou la cinquième colonne: ils sont Français mais ils détesteraient la France. Marine Le Pen a déjà promis de priver de leur nationalité française tous les binationaux «fichés S», ce qui serait une entorse inédite du pouvoir exécutif aux libertés fondamentales, les informations sur ces fiches étayant seulement des soupçons recueillis par des services aux procédures non transparentes. Puis cette première brèche ouverte, elle étendra son programme d’épuration aux autres binationaux. Sans doute pense-t-elle d’abord aux Franco-Algériens qui, pendant les matches de foot, lancent des cris de joie quand l’équipe algérienne marque un but – alors que le FN n’a rien contre les Franco-Portugais qui préfèrent le Portugal parmi leurs deux équipes nationales.

Le FN veut la fin du droit du sol

Alors, Marine Le Pen élue abolira-t-elle la double nationalité par ordonnance au nom de l’état d’urgence, avant de déporter hors de France ceux qui ne choisiront pas la nationalité française ou ceux qui en seront jugés indignes? Le FN veut mettre fin au droit du sol, au droit à la binationalité, au droit de continuer à vivre là où on est né. Alors, plutôt que d’émettre des doutes devant sa volonté d’appliquer les mesures que le parti préconise depuis des années, il faut expliquer à la fois ce qu’il y a de révoltant dans un tel programme, et le terrain historique où ses déclarations sur la déchéance de nationalité trouvent leurs origines: non seulement dans l’Etat de Vichy, qui déchut nombre de Français naturalisés de leur nationalité avant de les déporter, mais aussi dans la cicatrice mal refermée de l’Algérie, d’une guerre qui n’a pas dit son nom et que le FN n’a jamais déclarée complètement close.

Il faut donc rappeler qu’à la fin de cette guerre, la question des binationaux ne fut que temporairement réglée. Ce fut le général de Gaulle, qui le 21 juillet 1962, par ordonnance, abrogea les ordonnances du 15 novembre 1958, qui avaient étendu tous les droits de la citoyenneté française à tous les résidents algériens, en décidant que parmi les résidents d’Algérie, il y aurait deux catégories: ceux de «droit commun» (que l’administration appelait de «souche européenne» en termes raciaux) et ceux de «droit local» (qui obéissaient aux coutumes locales, donc musulmanes). Si les premiers devenaient Français presque automatiquement, les seconds, pour conserver leur nationalité française après 1963, devaient déménager en métropole, y trouver un travail et s’enregistrer auprès des autorités locales en moins de six mois. Mission impossible, comme l’explique bien l’historien Todd Shepard dans son livre 1962.

Stigmates de la guerre d’Algérie

Si déchoir ainsi de leur nationalité des millions d’individus violait les accords internationaux, c’était aussi une solution qui n’eut d’effets que temporairement. Car en application des accords d’Evian, et jusqu’à la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, beaucoup des nouveaux Algériens sont venus travailler de longues années en France, et ils ont été naturalisés (retrouvant la nationalité française qu’ils n’avaient plus depuis 1963); et leurs enfants ont eu les deux nationalités du fait d’être nés en France. La question que le général avait cru régler en 1962 a donc refait surface dans les années 80, au moment où le FN s’est implanté dans notre paysage électoral, en exigeant que l’Etat puisse mettre fin au droit du sol. Pour le FN, la guerre d’Algérie n’était pas finie, et son chef cherchait ainsi à diviser les Français en deux camps, avec des amis et des ennemis.

Les jeunes électeurs du FN ne sont certainement pas conscients de cette histoire. C’est pour cela qu’incombera au futur président, si, espérons-le, Marine Le Pen est défaite, le devoir de trouver des angles qui permettront aux jeunes d’apprendre par quelles mesures l’Etat peut priver les citoyens français de leur liberté, avant de les bannir, pour éviter que l’histoire ne recommence. Les présidents de Gaulle, Mitterrand et Chirac l’avaient compris. Peut-être Emmanuel Macron le comprendra-t-il? Je ne l’ai pas revu depuis 20 ans, mais je m’en souviens comme d’un jeune homme calme, ouvert au dialogue et qui aimait l’histoire. Alors peut-être qu’une fois élu, le futur président trouvera les mots pour s’excuser au nom de l’Etat français auprès de ces «déplacés» que l’Etat français a déportés parce qu’ils auraient été «un peu moins français» que les autres, et qui ont été privés d’une des premières libertés: la liberté de continuer à vivre là où ils avaient acquis le droit de vivre. Ce souhait n’émane pas d’un désir de repentance, mais d’un impérieux besoin de pédagogie.

Le refus des délires collectifs d’épuration ethnique

Si l’on voit un président français s’excuser devant un rescapé juif de la rafle du Vél d’Hiv’, devant un Franco-Algérien qui fit partie des trois millions de «déplacés» pendant la guerre de 1954 à 1962, devant un harki qui n’a pas eu d’autre choix que de suivre l’armée où on l’a enrôlé, devant un parmi le million de pieds-noirs que l’Etat a «dispersés» sur le territoire français pour qu’ils ne forment pas des poches d’insurrection après 1962, alors les jeunes comprendront peut-être que par-delà leurs religions et leurs conditions de vie différentes, ces hommes et ces femmes ont souffert du même type de mesures liberticides dont l’Etat français, ainsi d’ailleurs que la plupart des Etats nations (que ce soit l’Allemagne, la Turquie, la Russie, etc.), se sont rendus coupables tout au long du XXe siècle. S’ils reçoivent ces excuses ensemble, ils montreront le visage d’une France qui refuse de voir l’Europe retomber dans les mêmes délires collectifs d’épuration ethnique et de déplacements forcés. Ils montreront que l’histoire d’une Europe ouverte sur l’altérité est encore devant nous.

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