Editorial

Eviter le piège de la haine

L’effroi a submergé les deux rives de la Méditerranée et même au-delà: un mort près de nous en Isère, décapité; le Royaume-Uni, la Belgique, l’Allemagne et la Norvège endeuillés par le meurtre de leurs ressortissants en Tunisie, 37 victimes selon les bilans provisoires; les communautés chiites du Moyen-Orient frappées par les 27 morts d’un attentat au Koweït.

Comment ne pas lier les trois attentats? Ne relèvent-ils pas d’une même idéologie nauséabonde qui prêche la haine et prône la primauté d’une interprétation étriquée du Coran contre toutes les autres?

En France, les drapeaux retrouvés à côté du corps martyrisé portent les emblèmes de l’Etat islamique (EI). L’enquête dira si l’EI est effectivement le commanditaire. Au Koweït, la revendication de l’organisation djihadiste a fusé et l’ombre des djihadistes plane aussi sur le massacre commis près de Sousse en Tunisie. En affirmant cela, on voudrait pouvoir désigner une cible unique qui incarnerait l’envers de nos valeurs et contre laquelle on pourrait imaginer défense et riposte, ou même coaliser les efforts internationaux, à la manière de la guerre menée contre le terrorisme par les Etats-Unis.

Pourtant, et c’est ce qui fait le plus mal, la fiction d’un ennemi venu d’ailleurs ne résiste pas aux faits. En Tunisie, l’assaillant, – le seul dont la police tunisienne a établi l’identité pour l’instant – était selon le Ministère de l’intérieur, un étudiant tunisien de 21 ans, sans histoires, et originaire de Kairouan, une ville sainte ancrée dans l’histoire du pays.

En Isère, près de Lyon, Yassin Sahli, le tueur présumé, était banalement français, chauffeur livreur de 35 ans et père de trois enfants. Il n’avait pas de casier judiciaire et menait une vie normale dans une banlieue sans problème.

A l’opposé, la fiction d’une cinquième colonne qui saperait de l’intérieur les fondements de la démocratie est tout aussi erronée. Des cellules dormantes de l’EI existent peut-être, mais elles se composent avant tout d’individus embrigadés qui ne représentent aucune communauté. Pour le moment. Car en créant l’illusion d’un ennemi de l’intérieur, le dessein de l’EI est précisément de susciter l’islamophobie en France, une dérive répressive en Tunisie et la haine confessionnelle au Koweït, entre sunnites et chiites qui représentent près du tiers des 1,3 million de citoyens. Grâce à cette stratégie infernale, l’EI espère faire passer ses crimes pour un combat d’émancipation.

Un piège dans lequel, ni la France après la tuerie de Charlie Hebdo en janvier, ni la Tunisie après la fusillade du Musée du Bardo, il y a trois mois, ne sont tombés. Plus que jamais il faut résister et se rappeler que nous devons être unis, chrétiens, musulmans et tous les autres face à une idéologie toxique.

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