Il était une fois

Exclusif: la Bordurie passe à l’Est

La Syldavie selon Hergé serait la Roumanie et son ennemi, la Bordurie, serait l’URSS de Staline. Cette nouvelle thèse échauffe la scène de la tintinologie

Il était une fois

Exclusif: la Bordurie passe à l’Est

Quand elle a été découverte par Georges Remi, alias Hergé, en août 1938, la Bordurie se trouvait à l’Ouest de la Syldavie. Elle est maintenant déplacée à l’Est. Les travaux du traducteur roumain de Tintin, Dodo Nita, attestent de cette réorientation géopolitique lourde de conséquences. En effet, selon ses recherches, le sceptre d’Ottokar, symbole de la pérennité du royaume syldave, se trouve aussi convoité par Müsstler (Mussolini-Hitler) que par le maréchal Plekszy-Gladz, le moustachu figurant Staline. Les blogs de tintinologie vibrent de cette nouvelle interprétation. Les experts en admettent la plausibilité, quoiqu’avec certaines réserves. Ils en débattent dans le hors-série de GEO qui vient de paraître, Tintin, les arts et les civilisations vus par le héros d’Hergé.

La thèse classique, élaborée tandis que l’Allemagne annexait l’Autriche, faisait de la Syldavie, royaume du Pélican noir, la proie rêvée du dictateur allemand. Hergé, à en croire ses exégètes et quelques-uns de ses dires, l’avait située quelque part dans les Balkans, entre la Serbie et la Roumanie. Au fil des albums, Le Sceptre d’Ottokar, Objectif Lune, On a marché sur la Lune et L’Affaire Tournesol, il en avait précisé les caractéristiques: un débouché sur la mer, un alphabet cyrillique, des minarets dans les villes, une origine slave, etc. Aucun pays connu ne réunissant toutes ces particularités, il avait fallu admettre que la géographie d’Hergé était une fiction. Mais la fiction cache toujours quelque chose, n’est-ce pas?

Dans sa biographie du dessinateur, Pierre Assouline cite une lettre du 12 juin 1939 dans laquelle Hergé presse son éditeur d’avancer la parution du Sceptre d’Ottokar: «Tu verras qu’elle est tout à fait basée sur l’actualité. La Syldavie, c’est l’Albanie. Il se prépare une annexion en règle. Si l’on veut profiter du bénéfice de l’actualité, c’est le moment où jamais.»

La Bordurie, dans ce cas, était au sud, du côté de l’Italie de Mussolini, qui envahit en effet l’Albanie. Mais l’Albanie n’était pas slave et n’avait pas d’alphabet cyrillique. Elle n’était donc pas tout à fait la Syldavie.

Jacques Hiron, auteur des Carnets de Syldavie, penche pour un rapprochement avec le Monténégro. Hergé, croit-il savoir, avait des liens de sang avec le roi monténégrin Nicolas 1er (1841-1921): son grand-père paternel serait né de l’union clandestine du prince Nicolas, pas encore monarque, avec Léonie, alerte femme de chambre de la comtesse Errembault de Dudzeele, hôtesse des têtes couronnées dans son domaine du Brabant wallon. Cette filiation secrète aurait inspiré l’intérêt d’Hergé pour le petit royaume dont il aurait repris les armoiries pour sa Syldavie en remplaçant simplement l’aigle à deux têtes par un pélican. Un conseil sans doute du professeur Halambique, sigillographe de son état.

Le tintinologue Yves Hamet appuie la thèse monténégrine. Il remarque que dans les carnets de travail d’Hergé datés de 1937, la Syldavie s’appelle Syldurie et son prince Karamellovitch, un nom parodiant Pierre Ier Karageorgevitch de Serbie, coupable d’avoir annexé le Monténégro de Nicolas Ier. Hamet renforce son hypothèse en notant que l’un des lacs du Monténégro est célèbre pour sa réserve de pélicans et que la ville monténégrine de Kotor fête la Saint-Tryphon. Quoi qu’il en soit, l’ennemi bordure, pour cette école de pensée, est à l’Ouest.

Il change de côté sous la loupe de Dodo Nita, tintinologue aussi futé que les autres mais avec un cœur et une vie de Roumain. L’auteur de Tintin en Roumanie ausculte le nom, la géographie et l’histoire de la victime: Syldavie est la contraction de TranSYLvanie et MolDAVIE, deux provinces roumaines. Les montagnes d’Hergé, les Zmyhlpathes, ne peuvent être que les Carpates, ce grand C à l’envers qui traverse la Roumanie du nord au sud. La «Garde d’acier» qui intrigue pour renverser le roi Muskar XII dans Le Sceptre d’Ottokar rappelle la «Garde de fer», le parti d’extrême droite roumain des années 30. Celui-ci est pro-allemand, mais il n’est pas seul à la manœuvre: le ZZRK, Zentral Zyldav Revolutzionär Komitzät, parodie du Parti communiste, travaille quant à lui au rattachement de la Roumanie à l’URSS. Ses acteurs portent d’ailleurs des noms russes. Le communisme rejoint ainsi le nazisme dans le concept d’ennemi symbolisé par la Bordurie.

Dès L’Affaire Tournesol, élaboré en pleine Guerre froide, la Bordurie acquiert les traits de la Russie soviétique et le maréchal Plekszy-Gladz, décidé à détruire New York et les grandes villes américaines, est une copie de Staline.

Sans nier que l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne ait servi de base de départ pour la conception du Sceptre d’Ottokar, Dodo Nita «salue le génie d’Hergé qui identifie, avec ses moyens, les ressemblances entre le nazisme et le communisme et prévoit dans son album de BD toutes les autres annexions réalisées par le Reich allemand ou par l’Union soviétique dans les années suivantes».

Le Sceptre, disait Hergé, est l’histoire d’un Anschluss raté. Septante ans plus tard, le Roumain Nita y lit les signes annonciateurs d’un Anschluss quasi réussi de son pays par l’Union soviétique. Et l’on n’en a pas fini avec les An­schluss dans ce coin-là du monde. Si l’on en croit les calculs trigonométriques d’un tintinologue savant réalisés à partir du point de décollage de la fusée d’Objectif Lune, la Syldavie se situe à la jonction de la Slovaquie, de la Hongrie, de la Roumanie et de l’Ukraine.

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