La Palestine est un Etat, admis comme membre mineur des Nations unies par un vote massivement majoritaire de l’Assemblée générale, sous des applaudissements presque universels, de Pékin à Paris en passant par Berne. A Ramallah, les services du président Mahmoud Abbas ont déjà corrigé leur papier à lettres et leurs sites internet: l’Autorité est devenue un gouvernement. Ses envoyés seront de vrais ambassadeurs.

Fin de la représentation.

La Palestine n’est pas un Etat. Ouvrez les yeux: vous voyez ces deux moignons? Un territoire, entre Jourdain et ligne verte effacée, quadrillé par l’armée israélienne pour protéger une colonisation organisée et financée depuis plus de 40 ans, à Jérusalem, par les gouvernements de droite et de gauche. Et plus bas, le petit rectangle surpeuplé de Gaza, tenu par un parti unique armé dont la charte ouvertement antisémite annule Israël. Où est l’Etat?

C’est l’utilité du Hamas – avec l’Iran en arrière-plan. Ses missiles permettent aux gouvernants israéliens de perpétuer une fiction stratégique. En 1947, quand l’ONU – déjà – a voulu reconnaître sur la terre palestinienne deux Etats vivant côte à côte, Israël n’a dû qu’à ses armes de ne pas être annihilé devant le refus et l’invasion arabes. Cette menace existentielle a duré une quarantaine d’années, jusqu’au jour ou Yasser Arafat a prononcé ce petit mot français: «caduque» – il parlait de la charte de l’OLP.

Aujourd’hui, ayant développé sa légitime défense en domination militaire absolue, avec garantie nucléaire, l’Etat d’Israël n’est plus menacé dans son être. Mais la puissance a des conséquences: celui qui la détient, forcément, s’en sert. En deux guerres (1967, 1973), Tsahal a repoussé des armées qui voulaient effectivement détruire le jeune Etat, élargi par la conquête son périmètre de défense, et administré sur les terres gagnées une entreprise de colonisation continue. Pour punir les Palestiniens d’avoir cherché et obtenu une reconnaissance à l’ONU, le gouvernement de Benyamin Netanyahou vient encore de donner son feu vert à une implantation massive, à l’est de Jérusalem, dont tout le monde convient que c’est un clou de plus, un des derniers, dans le cercueil de la Palestine virtuelle.

Deux Etats vivant côte à côte? Qui y croit encore? Quoi qu’ait pu dire Netanyahou, sa coalition, qui sera reconduite en janvier, n’en veut pas. Les seuls Israéliens qui y ont cru sont soit vaincus et marginalisés (Ehoud Olmert), soit morts (Yitzhak Rabin, assassiné pour ce motif-là). A l’extérieur, si on oublie le camp du refus djihado-iranien, tous les Etats veulent ce compromis. La plupart n’ont que des mots pour le défendre. Seuls les Etats-Unis et l’Europe (Suisse comprise) possèdent assez d’influence et de moyens de pression pour amener le gouvernement de Jérusalem à aller dans cette direction. Pourtant, la politique que conduit l’Occident va exactement à l’encontre de l’objectif qu’il prétend poursuivre. Il tient à bout de bras et finance l’Autorité palestinienne afin qu’elle soit en mesure d’accomplir les tâches qu’on attend d’elle: assurer la sécurité en Cisjordanie, créer les bases du développement économique. C’est, en fait, le programme israélien: que Mahmoud Abbas contrôle et boucle ses radicaux, qu’il concentre l’attention des Palestiniens sur leur bien-être, et pas sur leurs rêves d’indépendance.

Pendant ce temps, la colonisation continue. Le gouvernement vient d’homologuer le centre d’enseignement supérieur d’Ariel comme université israélienne à part entière. En avez-vous entendu parler? C’est pourtant un événement capital. Ariel est une ville de 20 000 habitants, édifiée sur un coteau en plein centre de la Cisjordanie. Son université aura 20 000 étudiants dans huit ans. Commentant cette décision, Netanyahou a déclaré qu’«Ariel est et restera une part inséparable de l’Etat d’Israël». Si une telle implantation, au cœur de la Palestine illusoire, peut être promise à l’annexion dans l’indifférence générale, cela veut dire que tous les discours et les applaudissements à l’ONU ne sont que du vent. Les Israéliens, malgré leur colère feinte après le vote de l’Assemblée générale, le savent. Les Palestiniens, dans les cafés de Ramallah, le pensent aussi, la mort dans l’âme.

Une chose est certaine: ce que l’Occident a laissé faire ne sera pas défait. Les centaines de milliers d’habitants des implantations ne seront pas évacués comme les 7000 colons de Gaza. Aucun gouvernement israélien, ni personne d’autre, ne le fera.

Reste une hypothèse, à laquelle il faudra bien venir au bout des faux-fuyants et des laisser-aller, ultime compromis douloureux et peut-être applicable: accepter le fait accompli de la colonisation. On pourrait appeler ça la solution en miroir.

Israël a une population arabe minoritaire d’à peu près un million d’habitants. Ce sont des citoyens qui votent et ont, en tout cas sur le papier, les mêmes droits que les Israéliens juifs. Embarqués dans un Etat qu’ils n’ont pas choisi, ils sont accrochés à leur terre et ne veulent pas la quitter, même si une Palestine naissait à leur porte.

La Palestine (Cisjordanie), pour de toutes autres raisons, a maintenant une population juive minoritaire d’à peu près un demi-million d’habitants. Une partie d’entre eux s’y sont établis parce qu’ils tiennent cette terre – Judée et Samarie – pour leur berceau historique. Les autres y sont allés, alléchés par des avantages matériels. Voudront-ils rester sur cette terre sainte en cas d’accord sur la création d’un Etat Palestinien? La «solution en miroir» le leur permettra. Ils deviendront citoyens palestiniens, et leurs droits seront garantis par un traité et, pour un temps, par une force internationale. Des corrections de frontières, comme celles négociées dans l’Initiative de Genève, seront bien sûr nécessaires et utiles. Mais Ariel, par exemple, restera sur son coteau, en Palestine, avec sa population juive pour ceux qui le voudront, et avec son université qui devra ouvrir son recrutement.

Une chimère? A y regarder de près, c’est sans doute la seule issue démocratique à cette tragédie fabriquée. L’autre voie, c’est la guerre.

La colonisation continue. Ce que l’Occident laisse faire ne sera pas défait

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