Nouvelles frontières

Entre Washington – pôle du capitalisme libéral – et Pékin – pôle du capitalisme autoritaire – on ne cesse de se scruter, se jauger, s’espionner. C’est normal et souhaitable. Mieux vaut en effet que la grande puissance établie et la principale puissance émergente aient une connaissance pointue de leur force respective pour éviter tout mauvais calcul. Les deux pays – qui sont tombés d’accord pour se qualifier de «concurrents» plutôt que de «partenaires» – multiplient ainsi les sondages, les études et les rapports pour comprendre le jeu de l’autre dans un mélange de crainte et de fascination.

Côté américain, deux études fort intéressantes sont venues ces derniers jours compléter le tableau du rayonnement chinois. L’une porte sur le «hard power», l’autre sur le «soft power». Commençons par le «hard power», c’est-à-dire l’armée chinoise. Dans son rapport annuel consacré aux développements militaires chinois, le Ministère américain de la défense dresse un tableau complet et somme toute très factuel de la situation. La presse des Etats-Unis a retenu le passage consacré à l’espionnage informatique visant en particulier les secteurs ayant des relations d’affaires avec l’armée américaine.

A y regarder de plus près, toutefois, le Pentagone souligne des évolutions qui attestent d’abord du fait que la Chine est en passe de redevenir une puissance régionale dotée d’une capacité de projection. C’est dans le domaine maritime que les changements sont les plus sensibles. Le programme de sous-marins à propulsion nucléaire (trois unités actuellement) progresse rapidement. Dans le même temps, Pékin planifie la construction de plusieurs nouveaux porte-avions tout en mettant au point des missiles capables de détruire ce même type de navires.

Cela témoigne de priorités claires: la neutralisation de Taïwan, la sécurisation des routes maritimes dont dépend l’approvisionnement énergétique de la Chine et l’affirmation de sa capacité à contrôler les îlots qui font l’objet de disputes avec plusieurs voisins. Reste à souligner deux choses: le budget militaire chinois demeure très inférieur à celui des Etats-Unis; par ailleurs les dépenses pour la sécurité intérieure sont plus élevées que celles de l’armée. La principale menace est le désordre interne. Conclusion, la Chine a encore un grand retard en matière militaire sur son concurrent américain.

La seconde étude, réalisée par l’Institut AidData, de l’Université William and Mary, chiffre pour la première fois le montant de l’aide chinoise au développement en Afrique. Les chercheurs ont identifié sur la période 2000-2011, près de 1700 projets dans 50 pays pour un montant cumulé de 75 milliards de dollars. Cette somme témoigne de la façon dont Pékin tente d’établir son influence sur ce continent. L’argent s’écoule aussi bien à travers des dons que des prêts plus ou moins avantageux finançant des projets culturels ou sportifs, des infrastructures dans le domaine de la santé et de l’éducation. Il y a les Instituts Confucius pour enseigner le chinois, l’octroi plus généreux de bourses à des étudiants africains. Ou encore, comme en Angola et au Zimbabwe, des programmes de formation de journalistes.

Souvent accusée par les anciennes puissances coloniales d’acheter ses alliances africaines, la Chine n’agit en réalité pas si différemment de ses concurrents (Washington a déversé 90 milliards d’aide durant la même période). Sauf qu’elle ne se soucie ni de transparence, ni de bonne gouvernance et encore moins de droits de l’homme. Seules quelques voix en Chine s’émeuvent de ce soutien aux «amis africains» alors que 100 millions de Chinois vivent toujours avec moins de 1 dollar par jour. Ces aides fluidifient la quête de matières premières. Mais pas seulement. Pékin, en se montrant généreux, s’assure aussi des appuis politiques, diplomatiques et bien sûr commerciaux.

Dans ce registre, celui du «soft power», la Chine reste aussi à la traîne. Son modèle autoritaire peine à rivaliser avec l’aspiration à la liberté incarnée par les Etats-Unis. Mais c’est peut-être là que le rattrapage est le plus rapide.

Accusée d’acheter ses alliances africaines, la Chine n’agit en réalité pas si différemment de ses concurrents

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