Pour celles et ceux qui auraient raté un épisode, l’affaire en deux mots: journaliste française expatriée en Suisse, Marie Maurisse a ramassé en deux cents pages un brûlot peint au noir sur l’enfer que vivraient les Français en Suisse. Et où pas un cliché ne nous est épargné, des trois bises au Rivella, en passant par le Cenovis, le racisme exacerbé, le taux de suicides des autochtones, les planqués fiscaux, les villes mortes après 22h00, la chasse aux frouzes et la froideur des habitants. Titre de l’ouvrage: «Bienvenue au paradis». Où l’on comprend bien vite que ce paradis n’en est pas. En tous les cas pour la galerie soigneusement choisie de déçus et déçues que Marie Maurisse a sélectionnée pour cimenter sa démonstration.

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On a parlé de réactions: sur la page Facebook du Temps, où la recension du livre paraissait lundi, ce fut et c’est encore l’émeute. Tout le monde, Suisses, Français, expatriés, frontaliers a son témoignage à porter au dossier, son exaspération à ventiler, sa petite mélodie à filer en contrepoint à la mélopée tragique de Marie Maurisse.

Mais allions nous connaître le même destin que notre confrère 24 heures qui a dû désactiver, sur son site, à propos du même livre, les commentaires, tant ils étaient injurieux à l’endroit de la jeune journaliste française la majorité d’entre eux?

Interrogé sur ce point, le responsable des réseaux sociaux du Temps, Cédric Garrofé commente: «Nous bénéficions d’une communauté de qualité. Nos internautes postent régulièrement des commentaires rédigés, argumentés. Contrairement à de nombreux médias, nous rencontrons d’ailleurs rarement de problèmes de modération. Lorsque nous avons posté la critique du livre de Marie Maurisse sur Facebook, nous nous doutions néanmoins que ce sujet ferait réagir. Et cela n’a pas manqué, avec plus de 150 commentaires, la plupart hostiles à l’auteur du livre, dont une dizaine d’injurieux. Nous avons bien sûr supprimé ces derniers de notre page, car nous souhaitons favoriser le débat et l’expression des opinions, mais nous tenons aussi à ce que les échanges restent constructifs et productifs.»

Les internautes ne sont donc pas tendres avec «Bienvenue au Paradis». Ainsi Fabienne Bogádi, écrivain et responsable de communication: «Personnellement, j’ai un problème avec cette thèse déballée sans précautions et entièrement basée sur des perceptions émotionnelles et irrationnelles […] Cette enquête n’a qu’un but, créer des conflits là où il n’y en a pas. C’est moche, irrespectueux pour les gens de ce pays et c’est inutilement blessant. Surtout quand on sait que plus de la moitié des habitants de Suisse sont désormais des descendants d’au moins un parent d’origine étrangère. Personnellement, quand on vient dans un pays, que l’on y trouve du travail et que l’on y est accueilli, on commence par dire merci. Quand on est capable d’éprouver de la gratitude, on se sent tout de suite mieux. Et mieux accepté.»

Ou Selva Del Monte: «Les Français que je connais adorent la Suisse et s’y sentent très bien et apprécient le respect qui y règne. La seule plainte que j’ai pu entendre c’est une certaine distance relationnelle entre les individus, mais de manière générale, pas seulement envers les Français donc… Je dirais donc «stop aux clichés et aux amalgames».

Plus symptomatiques sont les commentaires des frontaliers et des Français qui reprochent à la journaliste d’avoir singulièrement biaisé son récit: «Je suis français originaire de la Bresse et je vis en Suisse. […] Ce bouquin ne représente pas du tout la Suisse. Ce sont souvent des Français qui ne sont pas de la région frontalière qui critiquent, déjà qu’ils ne se comprennent pas entre le Nord et le Sud», lance Stéphane Escobar. Mohamed Seghir constate: «Je suis français d’origine algérienne et le seul racisme auquel j’ai été frontalement confronté en Suisse émanait de… Français pur souche.» Philippe Launay-Debnath: «Je travaille en Suisse depuis 25 ans comme frontalier, peut-être suis-je aveuglé par mon amour pour ce pays mais j’ai plus souvent entendu dire des mots durs par des Français en Suisse même.»

Par quoi l'on est conforté dans l’idée que la plus grande faiblesse de ce livre est son biais systémique: n’avoir ni vraiment cherché ni retenu de témoignages qui auraient éclairé un tableau qu’il fallait au contraire noircir sans nuance. A quelle fin?