«Dans ce pays, il y a un mur des puissants invisible mais bien réel devant lequel beaucoup de pouvoirs politiques se sont fracassés. […] Il y a même une chaîne, votre chaîne, Madame Ferrari, […] qui est allée jusqu’à détruire son outil de travail pour empêcher le pluralisme.» La pique d’Arnaud Montebourg, lors du deuxième débat de la primaire socialiste, a fait le buzz, ainsi que la réplique cinglante de la journaliste attaquée qui officie à la fois sur iTélé et sur C8, deux chaînes appartenant au groupe Canal + de Vincent Bolloré.

Inauguré pour l’investiture

Laurence Ferrari? Une des rescapées d’iTélé, la chaîne d’information qui, après une grève historique de 31 jours, a vu partir 98 de ses collaborateurs. Que sont-ils devenus? Eh bien, justement, quelque 50 d’entre eux se sont associés pour créer un nouveau média, «Explicite», dont l’information sera déclinée sur différents supports numériques, tels que Twitter, Facebook, YouTube ou Periscope. Tous ces contenus vidéo, dont des live interactifs et des duplex en plusieurs endroits, seront néanmoins rassemblés sur une chaîne YouTube Explicite. Le démarrage est prévu vendredi 20 janvier, jour de l’investiture de Donald Trump.

Pouvoir d’incarnation

L’atout majeur de ce nouveau média qui fonctionnera comme une agence, sans hiérarchie, c’est son pouvoir d’incarnation; la plupart des journalistes les plus emblématiques d’iTélé ayant rejoint le nouveau média. Depuis une semaine, sous le hashtag #Explicite, défile une série d’autoportraits animés où chaque membre de l’équipe se présente et termine son laïus par «et j’ai décidé de m’associer», une sorte de pacte pour sceller un retour à un journalisme indépendant, interactif et pédagogique. «Nous voulons faire de l’info qui réponde aux questions des gens. Et nous ne sommes pas là pour donner notre opinion», expliquait lundi sur France Inter Olivier Ravanello, qui ajoutait: «Le plus important dans le journalisme, ce sont les journalistes.»

Concurrence forte

Alors que le dictionnaire d’Oxford a élu «post-vérité» mot de l’année, en référence à la primauté de l’émotionnel sur les faits pour modeler l’opinion, toute passion du métier d’informer est à saluer. Mais l’enthousiasme, l’esprit d’équipe, le goût de travailler ensemble et le fait d’être immédiatement opérationnel suffiront-ils à faire la différence face à d’autres pure players d’info comme Mediapart, Les Jours, Spicee ou Mediacités? Comment tenir sur la durée et rentabiliser un média en 2017? Car le grand point faible d’«Explicite», c’est son modèle économique très flou, et sa candeur concernant les réseaux sociaux.

Tous bénévoles

Comme le relève le blogueur Maxime Loisel, «la monétisation de contenus 100% hébergés sur des plateformes tierces relève d’un véritable casse-tête». Et quitter un grand groupe comme Canal + pour se jeter dans la gueule de mastodontes comme Facebook ou YouTube ne va pas forcément leur garantir plus d’indépendance.

Qu’importe! L’équipe se lance, et verra après. Dans un premier temps, les journalistes seront tous bénévoles même s’ils envisagent une levée de fonds par le biais du crowdfunding. Ils se donnent six mois pour convaincre. Une utopie? Peut-être, mais leur initiative est saluée sur les réseaux sociaux, comme le combat de David contre Goliath, de la vérité contre la culture du clic, de la passion contre le cynisme.

Retour de la vocation

Sur la page Facebook d’«Explicite», les encouragements sont nombreux. Laurent Borel, par exemple: «Distinguez-vous, soyez pro et ap­­pre­­nez-nous des choses qu’on ne sait pas; informez-nous, quoi!» tandis que Gégée Launay estime que, si l’équipe réussit, «elle va susciter des vocations». Et, de fait, restaurer l’image bien endommagée des médias dans l’opinion. C’est déjà beaucoup.

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