Tokyo Selfie

Extase et réconfort de la file d’attente

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

Une demi-journée d’attente pour une tasse de café californien, en rangs compacts devant une halle industrielle où torréfaction et chemises en denim traduisent l’extrême pointe du hip. Trois heures pour une crème glacée taïwanaise, en file indienne le long des vitrines astiquées d’Omotesando la luxueuse. Deux heures pour du popcorn parfumé au fromage ou au thé à la pomme, dans la jungle kawaii de Harajuku. Autant pour le burrito d’un fast-food fraîchement débarqué sous les néons de Shibuya. A Tokyo, s’essayer à la dernière enseigne en vogue relève du don de soi et de l’exercice de patience (en l’occurrence chez Blue Bottle, Ice Monster, Garrett Popcorn et Taco Bell).

Oui, nous autres Tokyoïtes sommes des gens suroccupés qui passent un nombre incalculable d’heures à attendre. Paradoxe? J’ai ma petite théorie. Dans nos sociétés postdéveloppées où tout tend à la rationalisation (la célébrité est la forme rationalisée du mythologique et du spirituel, Facebook celle du moi et de l’ego, etc.), la file d’attente est un des rares espaces sociaux où l’acte de ne rien faire est perçu comme acceptable, parce que rationnel. Ce n’est pas en dépit d’un agenda saturé que le Tokyoïte moyen (que je suis) s’adonne à ces interminables rangs d’oignons, mais bien à cause de cet agenda. «Ouf, enfin une parenthèse où s’extraire de l’injonction toute-puissante à la vitesse et à la productivité.»

Le week-end dernier, j’ai justement été pris d’une envie de patienter longuement devant un fameux bar à pancakes. Faire la queue parce que c’est délicieux? Délicieux parce qu’il faut faire la queue? Aucune importance. Ce qui compte, c’est la grammaire, l’esthétique de l’attente. Dans cette ville où les pop-up stores surgissent et les enseignes se volatilisent, où la rue est un espace de déambulation fonctionnelle et non un lieu de rencontres, la file est cette opportunité offerte d’occuper le trottoir, debout, immobile, de se regarder (un peu), de se montrer (sans en avoir l’air). Toute une mise en scène, une mise en fiction de l’acte de consommer qui commence bien avant le geste lui-même, et se prolongera bien après, dans le spectacle des réseaux sociaux, photos de pancakes en flux, likes, tags rituels. Consommer la ville, être consommé par elle.

La file d’attente tokyoïte, au fond, c’est la transformation du «rien faire» en produit d’appel. La traduction du temps mort en argument de vente. C’est la contemplation réinvestie par le marketing. Décidément, la consommation est un étrange miroir. A la fois extatique, chic, et tragique.

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