Alors que l'Allemagne s'apprête à accueillir le monde du football «en ami», comme le dit le slogan officiel («Die Welt zu Gast bei Freunden»), la violence xénophobe et raciste d'origine néo-nazie fait reparler d'elle et menace de perturber la fête. Le lundi de Pâques, à Potsdam, un Allemand d'origine éthiopienne est abattu et grièvement blessé par deux individus; le 19 mai, à Berlin, un député régional d'origine kurde est la victime d'une agression accompagnée par des paroles xénophobes et blessé grièvement lui aussi. Les néo-nazis menacent aussi de manifester en marge du match Iran-Angola, le 21 juin à Leipzig, pour marquer leur soutien aux propos négationnistes et antisémites du président iranien.

Mais ces événements ne sont que la partie émergée de l'iceberg. L'ancien porte-parole du gouvernement de Gerhard Schröder, Uwe Karsten Heye, a enfoncé le clou publiquement en déclarant, lors d'une interview: «Il y a des petites et moyennes villes, dans le Brandebourg et ailleurs, que je déconseillerais à tous les gens de couleur différente car ils y risqueraient peut-être leur vie.»

Cette phrase a choqué et provoqué des réactions très controversées. Mais elle a eu l'immense mérite de lancer enfin le débat sur un thème que beaucoup, dans la classe politique comme dans la société allemande, préféraient éviter: l'existence d'un milieu d'extrême droite et néo-nazi prêt à la violence, ultra-minoritaire certes, mais qui a pu imposer un climat malsain de haine dans un certain nombre de quartiers en Allemagne. Dans cette situation, la publication d'un rapport officiel sur l'évolution du milieu d'extrême droite tombe à pic. Que dit-il? Si la percée électorale des partis d'extrême droite reste très limitée, malgré des succès régionaux mais sans lendemain comme en Saxe (9,2% en 2004) ou en Saxe-Anhalt (12,9% en 1998), l'existence d'un milieu extrémiste persiste. Il comprend environ 39000 personnes. Et parmi eux, 10400 extrémistes prêts à la violence. En 2005, on a compté 15300 délits, chiffre en augmentation de 27% par rapport à 2004; la grande majorité consiste en délits de propagande, alors que 958 cas (+23%) concernent les actes de violence physique contre des personnes.

Derrière ces chiffres se profile l'existence d'une sous-culture, très marginale mais réelle, d'extrémistes, avec sa propre musique rock (qui semble jouer un rôle important), ses rites, ses signes d'appartenance. Ce milieu semble attirer surtout les jeunes hommes, désorientés, souvent déclassés socialement, et il est concentré sur certaines zones ou quartiers urbains, surtout (quoique non exclusivement) en Allemagne de l'Est.

C'est dans ces zones qu'a pu se répandre un climat malsain, où les personnes d'apparence «étrangère», «différente», peuvent se sentir menacées. C'est là qu'on compte des actes presque quotidiens d'intimidation de toutes sortes pouvant aller jusqu'à l'agression physique. La menace est telle que la communauté africaine de Berlin et du Brandebourg a établi une liste des zones à éviter. Rien que dans le Land de Brandebourg (2 millions d'habitants), où l'on a compté déjà vingt-sept agressions racistes depuis janvier, seize villes ou quartiers sont touchés selon un rapport officiel.

Ainsi, dans la petite ville touristique de Rheinsberg, des restaurants ou commerces tenus par des étrangers ont été attaqués à plusieurs reprises. L'Allemagne orientale est particulièrement concernée, même si cette réalité est souvent refoulée par un réflexe «politiquement correct». La crise sociale mais aussi morale ainsi que l'effondrement des valeurs et le manque de repères après la chute du communisme peuvent expliquer ce fait. Par ailleurs, en Allemagne de l'Est, un électeur sur dix vote à l'extrême droite parmi les jeunes de 18-24 ans, contre un sur vingt en Allemagne occidentale - ce qui indique aussi que l'Ouest aurait tort de ne pas se sentir concerné.

Que faire? Il est clair que la répression et la fermeté cherchant à bannir toute violation des règles élémentaires de la vie démocratique restent nécessaires, mais pas suffisantes. Ce qui importe, c'est un travail sociétal qui vise à couper les racines aux milieux extrémistes, surtout en offrant d'autres perspectives aux jeunes gens qui peuvent être tentés par cette sous-culture. Car on ne naît pas nazi, mais certains jeunes peuvent être attirés par ce milieu faute d'orientation et de perspective personnelle.

«Sans l'engagement de la société civile, il n'y aura pas de succès durable», a souligné à juste titre Wolfgang Schäuble, ministre de l'Intérieur. Il s'agit là d'un travail de longue haleine, qui concerne en premier lieu les acteurs locaux, les municipalités comme la police, les travailleurs sociaux ou les associations, les familles comme l'école, enfin tous les citoyens.

Ne pas détourner ses yeux, mais faire face: heureusement, les initiatives pour contrer la violence raciste et xénophobe foisonnent partout en Allemagne. A titre d'exemple, le Land de Brandebourg, particulièrement touché comme on l'a vu, a lancé en 1998 un programme d'action «Un Brandebourg tolérant» qui commence à porter ses fruits. Une myriade d'associations se mobilisent sur le terrain pour réveiller la société civile, et font souvent un travail exemplaire qui mérite d'être soutenu.

Cette vigilance civique est un signe encourageant, qui donne à espérer que la société allemande saura faire respecter les valeurs fondamentales des droits de l'homme et de la démocratie, auxquelles son immense majorité reste fondamentalement attachée.

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