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Face aux accusations de Denis Robert, un jeune analyste financier suisse clame son innocence

Alexandre Perrin, 26 ans, réfute les accusations du journaliste Denis Robert. Dans une lettre adressée au Temps, il clame son innocence: non, il n’est pas @SkyZeLimit, ce trader anonyme aux tweets abjects

D’un côté, Denis Robert, une gloire du journalisme d’investigation à la française. A 58 ans, il s’est récemment lancé dans une croisade pour dénoncer sans ménagement ceux qu’il appelle les «corbeaux du net», ces «bouffeurs de gauchiste», ces «rentiers qui perçoivent des dividendes sans se bouger». Ce qu’il leur reproche? Polluer Twitter de leurs micromessages cyniques, agressifs et abjects. Leurs noms: @LaCruzFX, @Jabial, @zebodag ou encore @SkyZeLimit.

De l’autre, Alexandre Perrin, un jeune analyste financier suisse de 26 ans, diplômé des meilleures écoles et résidant actuellement à Londres. Le journaliste l’accuse d’être @ZkyZeLimit, alias Gordon Gekko, ce «trader masqué planqué entre Londres et Singapour» qui twitte des propos nauséabonds. La dénonciation de Denis Robert paraît sur Facebook, avant d’être rapidement relayée par différents médias français comme Arrêt sur Images, le Nouvel Obs ou les Inrocks. Depuis dix jours, le Genevois de 26 ans, «jeté en pâture» sur la Toile, vit un «cauchemar». Englué dans une affaire avec laquelle, il ne cesse de le répéter, il n’a aucun lien.

Comment en est-on arrivé là? Alexandre Perrin donne sa version des faits dans une lettre adressée au Temps.

«Ce qui se passe est terrible»

Absurde, surréaliste, incroyable: Alexandre Perrin n’a pas de mots assez forts pour décrire l’enfer dans lequel tout ce tapage médiatique l’a plongé. Tout commence samedi dernier lorsque des messages d’insultes lui parviennent sur Facebook et LinkedIn. C’est d’abord l’incompréhension. En cliquant sur le lien de l’article de Denis Robert, il tombe des nues. Et découvre l’ampleur des accusations. Son profil LinkedIn, son parcours universitaire, sa vie privée: tout est dévoilé au grand jour et associé au compte du très virulent @SkyZeLimit, aux tendances sexistes, violentes et xénophobes. «Je me suis vu attribuer des propos contraires à mes valeurs, par quelqu’un dont je n’avais jamais entendu parler. J’étais sonné, je n’ai pas compris.»

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A Londres depuis cinq mois, le jeune homme qui a grandi à Genève et étudié à Paris travaille comme analyste pour le fonds d’investissement Terra Firma. Sa période d’essai court jusqu’à juillet. Loin du «trentenaire qui sévit comme trader à la City de Londres», comme le décrit Denis Robert. Utilisateur dormant de Twitter depuis 2010, le jeune homme a dû réactiver son compte pour «constater l’ampleur des dégâts». On lui accorde, sur la base de sa photo de profil, le «look de gendre idéal pour mamie tropézienne», en costard et mèche plaquée.

«Je ne sais plus comment arrêter la machine»

«Je n’explique pas comment Denis Robert a pu me désigner dans son article comme étant l’administrateur du profil Gordon Gekko @SkyZeLimit alors que je n’ai aucun lien avec ce compte Twitter», explique Alexandre Perrin, qui n’en dort plus la nuit. La réponse vient de la plateforme de communications financières StockTwits, utilisée par les traders pour partager leurs informations. Gordon Gekko y apparaît sous le nom d'«Alex Perrin», actuellement domicilié à Singapour et ayant auparavant travaillé au Japon. Alexandre? Perrin? Difficile de trouver patronymes plus communs. Sans compter – Alexandre l’affirme – qu’il n’a jamais voyagé au Japon et ne s’est rendu à Singapour qu’en 2014, pour effectuer un stage de trois mois chez Barclays.

Dans sa grande solitude, le jeune homme reçoit un message d’une autre personne visée par Denis Robert. Dimanche soir à Londres, il rencontre pour la première fois @zebodag, alias Ali Bodaghi, un trader lui aussi visé par le journaliste. Les deux compères font connaissance et partagent sur la tournure de l’affaire.

Aujourd’hui, Alexandre Perrin n’a qu’un souhait: retrouver une vie normale.

Denis Robert persiste

Contacté par Le Temps, Denis Robert, quant à lui, campe sur ses positions. «Je suis absolument tranquille», assène le journaliste, actuellement en plein tournage.

Il réitère ses allégations à l’encontre d’Alexandre Perrin. A ses yeux, au moins deux éléments prouvent la véracité de ses dires. Capture d’écran à l’appui, il cite un tweet de @SkyZeLimit: «Je viens de voir comment ils ont eu accès à mes informations privées. Merde.» «Au même moment, le profil LinkedIn d’Alexandre Perrin a disparu. N’est-ce pas étrange?» Il poursuit en affirmant qu’Ali Bodaghi et Alexandre Perrin, contrairement à ce qu’ils affirment, «se connaissent depuis longtemps». Peut-il le prouver? «Je suis sûr de ce que j’avance», rétorque le journaliste, précisant se battre seul contre tous. «Cette petite bande a toujours un coup d’avance. Ils effacent leurs traces au fur et à mesure.»

Ali Bodaghi réplique

«Je démens formellement ces accusations, clame Ali Bodaghi. J’ignorais l’existence d’Alexandre Perrin jusqu’à vendredi dernier.» D’après la tribune de Denis Robert, «lui aussi donne dans le trading et est passé par la case HEC Paris, encore un». «Oui, je suis trader pour mon propre compte, oui, je vis à Londres. Et alors? Qu’est-ce qu’on me reproche exactement?», s’interroge le jeune homme qui dénonce un affrontement stérile de stéréotypes. «Méchants contre gentils, riches contre pauvres.»

Devant la justice?

A ce stade, les positions semblent irréconciliables. Denis Robert, promet qu’il prendra le temps de «répondre prochainement à cette contre-offensive habile». Quant à Alexandre Perrin, il compte bien saisir la justice. «Je ne sais plus comment arrêter la machine, déplore-t-il. J’ai dû contacter un avocat pour la première fois de ma vie. Cette affaire a pris trop d’ampleur pour que je laisse couler.» Mise en demeure, plainte pour diffamation, droit de réponse: il réfléchit actuellement à toutes les pistes avec son avocat.

L’avis des experts

La démarche peut s’avérer complexe, et par-dessus tout coûteuse. «La réputation sur internet est facilement attaquable, mais il est très difficile de la rétablir intégralement», explique ainsi Stéphane Koch, spécialiste en sécurité de l’information qui déplore les méthodes de l’ancien journaliste de Libération. «Denis Robert aurait dû se limiter aux conditions d’utilisation de Twitter et procéder à un simple signalement des comptes jugés agressifs.» C’est aussi l’avis de l’avocat Nicolas Capt, pour qui «la justice privée n’a pas lieu d’être. Elle comporte un risque d’erreur important.»

Quid d’une action en justice? «S’il tient à recouvrer son honneur, l’intéressé peut porter plainte soit au pénal pour calomnie ou diffamation, soit au civil pour protection de la personnalité.» Reste qu’obtenir les éléments de preuves, comme les adresses IP de la part de Twitter s’avère souvent compliqué. «De manière générale, les preuves numériques sont difficiles à exploiter et peuvent être sujettes à manipulation», précise Nicolas Capt.

Affaire à suivre

Difficile donc dans cette affaire de démêler le vrai du faux puisqu’il s’agit en définitive de la parole de l’un contre celle de l’autre. Affaire à suivre.

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