opinions

La face cachée du mal grec: une économie aux mains des familles

Philomila Tsoukala, professeure à l’Université de Georgetown (Etats-Unis), explique que le secteur privé grec repose sur des entreprises familiales qui gangrènent la société entière

Après des mois de hausses d’impôts et de coupes budgétaires, le premier ministre grec a annoncé il y a deux semaines que le pays avait officiellement besoin d’une aide internationale. Le plan de sauvetage de l’Union européenne et du Fonds monétaire international exige de nouvelles coupes dans les dépenses publiques, ainsi que dans les salaires des fonctionnaires et les rentes des retraités. Les changements sont aussi censés garantir la «flexibilité» du travail par un affaiblissement de la protection des travailleurs.

Mais ces mesures ne tiennent pas compte de l’organisation fondamentale de la société grecque, c’est-à-dire la famille, et de son influence abrutissante sur la société.

Les avantages sociaux tels que la rente chômage et les aides au logement sont déjà infiniment plus restreints que dans le reste de l’Europe; les Grecs se fient davantage sur les emplois du service public et sur leur famille pour toute aide financière. Il est vrai toutefois que le secteur public grec est coûteux, qu’il fonctionne largement par le copinage et qu’il doit être réformé. Mais ce n’est pas ainsi qu’on résoudra les problèmes de la Grèce.

Le plus grand problème est que le secteur privé de ce pays est essentiellement composé d’entreprises familiales employant des membres de leur famille. Cela a pour effet de freiner la compétitivité et l’innovation en plus de faire baisser les salaires. De fait, les mesures d’austérité ne feront que renforcer la mainmise familiale tant sur l’Etat que sur le secteur privé.

Plus de 75% des entreprises grecques sont dirigées par des familles. La plupart d’entre elles sont petites et reposent sur le travail de ses membres, lequel est la flexibilité même: dans la pratique, il n’y a pas de salaire minimum et les heures de travail sont poussées au maximum accordé par la loi. Les femmes travaillent souvent pour leur mari sans toucher de salaire, et les lois du divorce ne garantissent pas à l’épouse une part dans l’affaire familiale ni une rémunération pour le travail qu’elle y a accompli. Cela montre bien à quel point il est très difficile de divorcer.

Les jeunes sont soumis à des contraintes similaires. Les chanceux décrochent des postes dans l’administration grâce à leurs connexions parentales, ou alors ils travaillent dans l’affaire familiale, donnant «un coup de main» gratuitement, sans engagement formel. De leur côté, les malchanceux s’éreintent pour de maigres salaires dans les entreprises familiales des autres, où ils n’ont presque aucune chance d’accéder à une position de cadre. Beaucoup d’entre eux vivent chez leurs parents jusqu’à l’âge de 35 ans parce qu’ils ne peuvent se permettre de vivre de manière autonome. Il n’est donc pas surprenant que les taux de fertilité soient aussi bas. Les jeunes dépendent enfin de leur famille pour arrondir leur salaire et pour payer des «pourboires» indispensables si l’on veut recevoir des soins médicaux de qualité.

Ceux qui veulent leur indépendance rejoignent la diaspora européenne et américaine en forte expansion. J’ai moi-même quitté la Grèce lorsque j’ai compris qu’en tant qu’aspirante juriste, sans connexions familiales dans les affaires, je passerais probablement les premières années de ma carrière à servir le café au fils ou au père de mon patron.

Tant que la Grèce n’aura pas trouvé un moyen de démêler la famille du secteur privé et de distribuer autrement les revenus, tant qu’elle ne parviendra pas à se libérer des inégalités – intergénérationnelles, de classe et de genre – provenant de la cellule familiale, toute réforme, même d’envergure, sera vouée à l’échec.

L’Union européenne et le FMI devraient abandonner l’idée de démanteler l’Etat social grec – déjà bien maigre – et d’augmenter la flexibilité – déjà bien flexible – du secteur privé. Ce secteur a besoin d’être réformé, mais le chômage qui en résultera ne va que renforcer la domination familiale. Une meilleure solution consisterait à créer un vrai filet de secours public qui aiderait les jeunes Grecs épris de liberté à échapper à l’emprise secourable mais suffocante des familles.

Ces aspects ne vont pas résoudre la crise financière grecque dans l’immédiat, naturellement. D’ailleurs rien dans l’immédiat ne pourrait la résoudre. Mais il y a une génération de jeunes travailleurs grecs en train de s’ennuyer dans le salon – ou au fond du magasin – de leurs parents. Si on les en libérait, ceux-ci pourraient bien aider la Grèce à relancer son économie. Traduction: Emmanuel Gehrig. © 2010 The New York Times News Service.

Publicité