Depuis six mois, organiser une grande manifestation culturelle n’est plus un métier. Annuler, transformer, reporter, patienter, faire des scénarios, des plans B, C, D, analyser des ordonnances, tout cela est la nouvelle réalité. Les mesures sanitaires se succèdent, varient d’un canton à l’autre, d’un pays à l’autre, au gré de l’épidémie, tout le monde le vit au quotidien. On parle de baisse de jauge, de traitement particulier des zones de circulation ou des files d’attente, de quarantaine pour les artistes, le personnel ou le public, etc. Plus ou moins surmontable du moment qu’on peut le voir venir – ce qui n’est pas toujours le cas. C’est avec un certain soulagement que nous avons vu le Conseil fédéral autoriser les manifestations de plus de 1000 personnes dès le 1er octobre. En redonnant cette liberté, on comprend implicitement que les autorités veulent que de telles manifestations se réalisent.

Mais la vie sous covid reste compliquée. Ainsi la nouvelle ordonnance du 2 septembre contient un article légitimement protecteur. Il permet aux cantons, si la situation épidémiologique l’impose, de révoquer en tout temps les autorisations qu’ils auraient déjà délivrées. Et de préciser dans la foulée qu’une indemnisation ne pourra pas être réclamée dans ce cas. Sauf si des cantons la prévoient. Un enchaînement de «si». A la clé, un risque gigantesque pour quiconque veut se lancer et qui pourra uniquement être assumé par des structures fortement subventionnées ou pourvues de solides réserves financières. Ce qui est loin de correspondre au profil type des grandes manifestations culturelles romandes.

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Un pari risqué

Osons une analogie. Imaginez vouloir construire une maison. Vous préparez vos plans de façon détaillée, en concertation avec l’autorité qui finit par vous délivrer un permis de construire. Et qui vous dit en même temps: vous pouvez commencer vos travaux mais tant que la construction n’est pas terminée, on peut tout arrêter et c’est à vous d’assumer les frais déjà engagés. Qui oserait se lancer dans ce contexte? Si la volatilité de l’épidémie et la disparité des mesures sanitaires à appliquer sont des éléments difficiles à intégrer dans une planification, l’incertitude de pouvoir conserver les autorisations – et donc la faiblesse de la parole de l’Etat qui dit: «Oui, on peut y aller comme ça, mais en fait peut-être non» – risque de nous faire vivre une nouvelle saison sans grandes manifestations culturelles.

On estime généralement que les retombées économiques d’une grande manifestation culturelle sont de l’ordre du double de son budget

Mettre sur pied un événement culturel est un pari, un risque entrepreneurial et une fantastique expérience. C’est faire en sorte que des artistes rencontrent le public de la région, que tout le monde se sente bien, en sécurité, dans la joie du partage de moments fugaces et mémorables. C’est également participer d’un grand écosystème, où des personnes de plusieurs secteurs sont impliquées: artistiques, techniques, logistiques, administratifs, touristiques. Avec un impact important. On estime généralement que les retombées économiques d’une grande manifestation culturelle sont de l’ordre du double de son budget.

Besoin de garantie

Nous sommes prêts à discuter de la pertinence des projets culturels. A redimensionner. A parler du contenu de nos programmations. De notre impact écologique, économique, social. De nos ambitions et de nos stratégies pour survivre dans ce milieu. A faire une multitude de plans, à repartir à zéro. Mais nous avons besoin d’un début de garantie, d’un peu de stabilité dans cette tempête qui nous balance, voire nous renverse. Simplement pour que nous puissions refaire notre métier et revoir des grandes manifestations culturelles.

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Si l’on veut que cela puisse se faire, la solution est assez simple: les cantons et la Confédération peuvent poursuivre la politique actuelle d’indemnisation en cas de perte pour 2021. Ou octroyer des garanties de déficit sur la base des projets culturels présentés, avant que ceux-ci ne se mettent en route. Ou mettre sur pied une assurance annulation. Ou subventionner les grandes manifestations. Bref, être prêts à sortir de l’argent si nécessaire. Pour diminuer les risques d’une annulation prononcée par l’Etat lui-même. Si tout se passe mal et que les autorisations sont retirées, les montants sont connus à l’avance. Si tout se passe bien, tout le monde est content et personne ne passe à la caisse. Il faut donc de la volonté politique pour que les grandes manifestations culturelles puissent avoir lieu et relancer ce secteur économique. Ou alors avoir le courage de le condamner. Mais pas cet entre-deux mou rempli d’incertitude.

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