Face à l’esclavage consumériste, redevenons des humains créatifs

Aujourd’hui, alors que la crédibilité des classes politiques est au plus bas et que la démagogie, le népotisme et même parfois la fraude font la une des journaux et des tribunaux, un discrédit de la fonction sociale du politique s’abat sur les esprits.

Face à ce discrédit, l’initiative citoyenne se doit d’être au plus haut de sa créativité participative et de son engagement citoyen pour compenser ce déficit.

Pourtant, la marge de manœuvre nécessaire à la création d’un imaginaire social loin des redondances du marketing consensuel semble anesthésiée.

En effet, les promoteurs sociaux, les consultants et les «managers high-tech» actuels occupent presque la totalité de l’autonomie de la vitalité imaginative et créative des enfants, jeunes et adultes, à travers le culte du paraître et du faux-semblant.

De nos jours, avoir le sentiment d’être promu ou être socialement quelqu’un passe par un véritable parcours du combattant. Celui-ci se construit sur la base de la possession d’un quelconque produit somptuaire de marque ou devenu dernier cri à chaque nouveau tour de manivelle: téléphone portable, tablette, console, voiture de marque – objets dans lesquels on se projette et s’identifie affectivement. Ce parcours est devenu le nouveau rite d’initiation et d’intégration sociale d’autrefois.

Dans ce nouveau capitalisme attentionnel émergent (Yves Citton, Pour une écologie de l’attention , Seuil, 2014), il s’agit de capter et asservir l’attention du plus grand nombre de personnes.

La présentation des nouveaux appareils numériques, puis l’attente hypnotique en vue de les obtenir occupent les esprits dans un tel état de sidération et dans un si profond assujettissement que vouloir s’en émanciper devient alors un acte volontaire hors du commun.

Par conséquent et à titre d’exemple, on peut évoquer le désintérêt des gouverneurs et gouvernés européens à trouver des réponses à l’immigration suicidaire le long des côtes italiennes ou au départ des jeunes Européens partant (et retournant!) combattre en Syrie dans les rangs du djihadisme radical.

A présent, deux options s’offrent à nous: persévérer dans cet assujettissement de masse, infantilisant et socialement autiste ou forger intentionnellement et volontairement un changement, une nouvelle voie du vivre en société.

La deuxième option est en réalité une nécessité. Ce changement n’est pas une idée hypostasiée d’un futur meilleur et rhétorique mais au contraire, il est matériel, qualitatif, existentiel et incarné au quotidien. Tout comme l’est un remède (contre un mal de tête par exemple) employé afin de faire concrètement passer la douleur, à l’instant.

Ce changement pourrait jaillir socialement dans un «vivre autrement». Pour ce faire, chacun pourrait (re)découvrir sa capacité de résistance active et constructive à l’assujettissement actuel des mentalités, en reconnaissant ses propres ressources et vitalités. Nous serions alors capables de ne plus continuer à nous consumer et à anesthésier notre existence dans une consommation effrénée du «tout» et du «rien» illimités.

Laisser moins de place aux images de synthèse et au paraître permet de récupérer son authenticité et, à partir de ce nouveau bonheur de vivre, contribuer à la société dans son ensemble.

En effet, à partir d’un seuil critique, tout devient son contraire, venin. Pourtant, a contrario, pouvoir se soustraire aux promotions de non-sens pour une résistance critique et positive de citoyen solidaire du sort du monde, c’est pouvoir s’épanouir et vivre mieux.

Nous serions même en mesure de quitter cette «servitude volontaire» (Etienne de La Boétie) menant au dépérissement de soi (taux élevé de souffrances narcissiques et identitaires, de dépression, d’anxiété et de suicide) et de nous défaire de ce sentiment d’impuissance et de désintéressement face au désastre et gâchis humain, environnemental et écologique.

Dès lors, il est nécessaire d’essayer de combattre «l’apathie civique contemporaine» (Cornelius Castoriadis), en cessant de craindre et de remettre en cause la validité de nos propres options, par définition singulières et non égoïstes.

Enfin, dans ce contexte social massivement uniformisé, faire comme tout le monde est la plus mauvaise réponse au vide spirituel, institutionnel et politique actuel.

Le remède au cynisme ambiant ne peut venir que de la créativité et de l’effort jaillissant des personnes elles-mêmes. Cet effort est certes laborieux mais gratifiant: d’un seul tenant, on prend soin de soi à respirer vrai et on prend soin des autres en créant relations sociales et humanité.

Ainsi, le discours et la fonction discursive n’ont de sens qu’après avoir entrepris le «vivre autrement» et non avant, comme c’est le cas dans la tradition cartésienne.

Dis-toi ce que tu fais, en vue d’une «vie bonne» (Judith Butler) sur terre, et tu sauras qui tu es. Prédateur et anthropophage qui déteste la vie parce que nourri du ressentiment, de la haine du monde ainsi que de la profanation du sacré? Ou libre producteur d’humanité, de lien social, créateur de richesse et de patrimoine?

Psychanalyste, directeur du Racard à Genève, un centre d’hébergement et lieu de vie avec soutien psychosocial

Faire comme tout le monde est la plus mauvaise réponse au vide spirituel, institutionnel et politique actuel

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