A l’heure des manifestations des jeunes pour le climat, quand de nombreux signaux montrent un essoufflement de notre modèle de société, construire un savoir qui permette de prendre un peu de recul en vue d’agir politiquement pour bâtir une «modernité durable» est indispensable. Dans ce contexte, quel est le rôle des universités? donner le ton? esquisser des pistes? ou même indiquer la direction que devrait prendre la société?

Nous savons tous parfaitement où réside le problème dans nos pratiques actuelles: nous consommons à crédit, nous puisons dans les ressources qui seront nécessaires à la survie de nos enfants, nous agissons à rebours du bon sens. Le climat se réchauffe, la biodiversité est en chute libre, les limites de la biosphère sont atteintes. Les scientifiques l’ont démontré depuis très longtemps… sans grand effet. Mais qui peut raisonnablement prétendre qu’il a LA solution pour que nos sociétés se mettent à fonctionner dans le respect des limites de la biosphère? Personne, et surtout pas les universités, malgré les attentes de certains.

Débat d’une société libre

Le psychosociologue allemand Harald Welzer dans son ouvrage Penser par soi-même (2016), souligne que les décisions démocratiques ne se fondent pas sur des théories scientifiques. Deux systèmes politiques l’ont cru au siècle passé: ils furent à l’origine des pires heures de l’histoire. La science peut évidemment documenter les options à disposition, elle peut proposer des scénarios, mettre en garde ou prévenir des problèmes que pourraient provoquer certaines décisions (ou non-décisions). Les choix de vie individuels et collectifs, eux, découlent du débat vivant qu’une société libre doit conduire en son sein. Ils sont le fruit de pratiques sociales issues de négociations, de controverses et de consensus, toujours provisoires.

Les universités n’ont pas vocation à dicter les choix politiques

Face à l’urgence climatique, une multitude d’approches est nécessaire pour affronter ce défi d’une complexité inégalée. Penser par soi-même et agir ensemble, constituer collectivement une société qui change les bases de nos modes de vie, plutôt que de se contenter de s’attaquer aux symptômes, tel doit être notre objectif. Dans l’accompagnement de ces processus sociaux, les universités ont un rôle important: elles cherchent à comprendre les causes profondes des problèmes actuels, elles calculent les impacts, décrivent les pratiques, documentent les processus, mettent en exergue les incohérences, les biais, les risques. Elles peuvent être forces de proposition, alimenter le débat, mais elles n’ont pas vocation à dicter les choix politiques.

Former des adultes

Elles ont cette particularité d’avoir pour mission de faire avancer le savoir et de former des adultes qui assumeront des responsabilités dans la société, mais aussi de réunir une vaste communauté sur leur campus. Au sortir des études, les diplômées et diplômés sauront appréhender des phénomènes complexes et agir dans un monde incertain. Ils auront été confrontés aux limites du savoir et à la science en train de se faire. Et ils auront vécu sur un campus, micro-société au sein de laquelle des pratiques nouvelles auront été testées et des expériences tentées avec ou sans succès.

Depuis 2011, la durabilité est un axe stratégique de l’Université de Lausanne. Outre une offre originale et abondante de formations sur la thématique, son campus devient progressivement un laboratoire des pratiques de durabilité: en matière d’énergie, de mobilité, d’alimentation, d’entretien des espaces verts, l’UNIL essaie d’inventer des pratiques innovantes, de les documenter, de les analyser.

Après le succès du programme Volteface (www.volteface.ch) sur les aspects sociétaux de la transition énergétique, l’UNIL entend fédérer ses forces de recherche et d’enseignement autour de la durabilité en créant le premier Centre interdisciplinaire de durabilité en Suisse. Les organisations de la société civile, les ONG, les entreprises, les administrations et le monde politique y sont invités à rejoindre la communauté universitaire pour agir ensemble face à l’urgence climatique.

Charte de durabilité

Quand l’UNIL propose aux représentants des locataires et ceux des propriétaires de se rencontrer en terrain neutre – le sien – pour discuter d’un mécanisme d’équilibrage de leurs intérêts respectifs dans les transformations énergétiques des bâtiments, elle joue son rôle d’institution citoyenne. Quand elle fédère les porteurs de projets d’énergie citoyenne et participative, elle joue son rôle. Quand elle accueille les grévistes du climat, quand elle organise une conférence avec les Grands-parents pour le climat, quand elle accompagne la rédaction du Temps dans l’élaboration d’une charte de durabilité pour les candidats aux élections fédérales, elle joue son rôle.

L’action individuelle ne suffit pas, il faut agir en collectif. Quand une institution académique de plus de 20 000 personnes joue son rôle face au défi de la durabilité, on peut espérer qu’une différence se fasse sentir dans son «écosystème».