Opinion

Face à la Russie, la Suisse sommée de choisir le camp occidental

OPINION. Berne pointe du doigt Moscou pour des espionnages répétés visant des entités suisses. La Suisse cède à la pression des Occidentaux, explique le professeur honoraire André Liebich

La convocation de l’ambassadeur russe à Berne pour se plaindre du présumé espionnage russe à Spiez et ailleurs en Suisse a remis les relations russo-helvétiques à l’actualité. Elles vont moins bien que pendant la guerre froide, mais mieux que pendant l’entre-deux-guerres.

Entre 1923 et 1946, il n’y avait pas de relations diplomatiques entre l’URSS et la Suisse. C’était à cause de l’affaire Vorovsky, ou plutôt l’affaire Conradi. Vaclav Vorovsky, un diplomate soviétique chevronné envoyé pour représenter son pays à la Conférence de Lausanne qui devait établir les frontières de la Turquie moderne, fut assassiné dans la salle à manger de son hôtel à Lausanne. L’assassin, un Russo-Suisse, fut jugé – puis libéré – par un jury populaire vaudois qui décida, après avoir entendu des histoires d’horreur sur la Russie bolchevique, y compris la mort de la famille de Conradi aux mains des bolcheviques, que l’acte de l’assassin était justifié. Indignée, l’Union soviétique rompit alors les relations avec la Confédération.

Manœuvre de la Suisse

En 1940, la Société des Nations, sise à Genève, dans un élan de courage survenu au moment de son agonie, votait l’expulsion de l’URSS suite à son invasion de la Finlande. Après la guerre, Moscou ne voulait pas entendre parler de Genève comme siège de la nouvelle organisation universelle. L’ONU préféra le déplacer à New York plutôt que de profiter des infrastructures toutes prêtes à Genève.

Durant toute la guerre froide, comme d’ailleurs pendant les deux guerres mondiales, la Suisse a su mettre en valeur son rôle comme plaque tournante d’espionnage et comme lieu de rencontre entre ennemis qui cherchaient à se réconcilier. C’est ainsi que Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev se sont rencontrés à Genève en 1985 pour mettre en marche un processus qui allait marquer la fin de la confrontation Est-Ouest. La Suisse était un lieu accueillant, bien situé, bien desservi et, surtout, neutre. C’étaient des qualités appréciées par tous, quelles que soient leurs divergences idéologiques et politiques.

Les Etats-Unis et, à leur suite, l’Union européenne ont exigé plus de discipline face au Kremlin

Après les changements survenus au début des années 1990, la Suisse a su manœuvrer dans le nouveau contexte mondial. Elle a pu facilement régler, avec de l’argent sonnant, les revendications des pays baltes, nouvellement indépendants, qui réclamaient le retour de leur propriété diplomatique à Genève, entre-temps remise par la Confédération à l’Union soviétique. Quelques petits dérapages, tels que l’accident aérien attribué à un contrôleur aérien suisse où 71 citoyens russes ont péri (le contrôleur fut assassiné par la suite par un Russe qui avait perdu sa famille dans le crash), n’ont pas mis en cause le statut enviable de la Suisse, estimée par tous comme un médiateur compréhensible et fiable.

Quelle «neutralité» helvétique?

Mais avec la dégradation des relations entre les pays occidentaux et la Russie l’étau se resserre autour de la Suisse. Le pays a endossé les sanctions internationales décrétées en 2014 contre la Russie pour l’annexion de la Crimée. Toutefois, elle n’a pas suivi les Américains et les Européens dans la multiplication des sanctions. Longtemps, la Suisse est restée un îlot au cœur de l’Europe, apprécié à Moscou et, surtout, par les gens d’affaires russes qui pouvaient poursuivre leurs activités à l’abri des ennuis ou des interdictions qu’ils rencontraient ailleurs.

Néanmoins, dernièrement, les Etats-Unis et, à leur suite, l’Union européenne ont exigé plus de discipline face au Kremlin, ne serait-ce qu’en montrant leur désapprobation à l’égard du pays qui n’a pas expulsé des diplomates russes ce printemps comme ils l’ont fait et qui semble réticent à les suivre dans les nouvelles sanctions imposées. Ce n’est pas la peine pour la Suisse, au moment où les négociations avec Bruxelles sont dans une phase délicate, de maintenir une position distincte vis-à-vis de la Russie. Ce n’est pas sage de risquer d’irriter la puissance américaine qui montre ses muscles à travers le monde. Ainsi, on voit le conseiller fédéral responsable des affaires étrangères durcir le ton et mettre au jour les actes illicites russes qui seraient restés sous silence jusque-là.

Obligée de choisir le camp occidental, et d’y adhérer pleinement, la Suisse n’échappera pas aux pressions venues des pays étrangers qui n’ont que faire de la «neutralité» helvétique.

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