Le règne de Jean-Paul II, à l'approche du crépuscule, prend de sombres contours. Après de nombreux signes de raidissement, dont le plus récent semble mettre en échec le rapprochement entre catholiques et luthériens (voir Le Temps du 7 juillet), voici la publication d'un décret pontifical de la première importance, «Ad tuendam fidem» («Pour protéger la foi»). Signé à Pentecôte, paru dans les derniers jours de juin, ce texte n'est pas encore connu de tous les fidèles mais l'inquiétude est déjà forte dans les milieux avertis.

Il y a de quoi. Par une modification du droit canon, geste à lui seul exceptionnel, le pape vient en effet d'ériger en dogme intouchable les points de la doctrine concernant la foi ou les mœurs, tels que l'infaillibilité du pape ou le refus d'ordination des femmes à la prêtrise. Tout fidèle qui contesterait ces «vérités proposées comme définitives» par l'Eglise sera désormais passible de sanctions, jusqu'à l'excommunication. Pas besoin d'être jésuite pour comprendre que les théologiens sont les premiers visés, et avec eux les désespérés qui tentent encore d'ouvrir le catholicisme à la modernité.

Les femmes, on l'aura compris, sont pour longtemps mises à la porte du sacerdoce, sauf élection d'un successeur assez puissant pour briser les murailles de glace qui s'élèvent au Vatican.

Spirituellement et théologiquement «insoutenable», comme l'affirme le jésuite français Paul Valadier, car elle assimile l'obéissance à la foi, cette crispation doctrinale met une touche finale à la liquidation du concile Vatican II. Elle achève en outre de mettre au pas le clergé, comme si Jean-Paul II, dans sa conception militaire de l'efficacité pastorale, voulait transmettre à la postérité une armée en parfait état de marche.

Ce geste n'est pourtant pas étonnant. Il faut cesser de croire en effet que Jean-Paul II se mesure aux désarrois individuels des fidèles. Il n'a jamais répondu que devant l'Histoire et ses mouvements longs, ses chocs telluriques, ses rapports de force. Ce fut, dans la première partie de son pontificat, le combat victorieux contre le communisme. C'est, depuis la chute du Mur de Berlin, la lutte contre un danger à ses yeux tout aussi menaçant: la montée des intégrismes. Or, dans son analyse, l'origine du phénomène est double: d'une part l'injustice sociale, sécrétée par un libéralisme dévoyé, qui jette des masses sans destin dans les bras des faux prophètes; d'autre part l'individualisme des sociétés nanties, qui propage une forme de spiritualité «à la carte», sans cap ni repères, susceptible d'affaiblir l'autorité des religions révélées, aussi bien que la démocratie elle-même.

Tapant un coup à droite, un coup à gauche, une fois contre l'avortement, une fois contre l'extrémisme libéral, Jean-Paul II a su longtemps tenir cette ligne rude mais cohérente. Il est hélas à craindre que l'âge, accusant le caractère autoritaire de l'homme, réduise cette haute vision à des outrances de despote isolé. Et que les influences de la frange la plus conservatrice de la Curie ne profitent de la situation pour pousser les seuls aspects régressifs du message pontifical au détriment des appels à la solidarité sociale qui en font la puissance prophétique. La révolution canonique qui vient de se produire est à cet égard un bien mauvais signe.

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