Jusque-là, l’omission était assumée: pas de ça dans cette chronique, ceinte d’un genre de cordon sanitaire (et salutaire). Mais au vu de la progression du coronavirus, qui s’est définitivement emparé de l’Italie, de l’actualité et des conversations de machine à café, cette position n’était plus tenable.

Et puis je dois l’avouer: ce virus nous aura appris deux-trois trucs utiles. Que le pangolin ressemble à un artichaut à queue. Qu’avec quelques mesures drastiques, nous sommes capables de réduire nos émissions de CO2. Qu’il faut réfléchir à deux fois en baptisant sa marque de bière. Et que la menace d’une pandémie nous révèle.

Sociologiquement fascinant

Observez les réactions de votre entourage – c’est sociologiquement fascinant. On peut les scinder en trois catégories: les angoissés, tendance hypocondriaque, qui refusaient déjà les dîners au début de janvier, qui vous rappellent qu’il faut frotter, mais aussi bien sécher, entre chaque doigt et dont la cave se remplit de paquets Barilla; les hollywoodiens, qui suivent avec fascination l’avancée de la propagation, fantasmant les rues vides et une apocalypse façon Will Smith dans Je suis une légende; et puis ceux, comme moi, que la corona-psychose dépasse. Et qui, davantage embêtés par l’annulation du Cully Jazz que par la pénurie de masques, attendent simplement que ça passe.

Facile, direz-vous, quand on a 25 ans, pas d’enfants à la maison et que ladite maison ne se trouve pas en Lombardie. Mais plus fondamentalement, la différence réside dans notre gestion de l’inconnu. Car l’épidémie reste une menace invisible sur laquelle nous avons, chose rare, peu de contrôle. Et pour certains, cette impuissance est insupportable: il faut donc agir à tout prix, quitte à stocker des quantités irrationnelles de papier-toilette.

Une salade à La Paz…

A l’inverse, mon groupe et moi cultivons le lâcher-prise – habitués depuis toujours à lâcher la barre du bus pour se frotter les yeux, à manger un Smarties tombé du sachet ou une salade dans les rues de La Paz. Pas cracras ni inconscients, mais philosophes: le danger hygiénique étant souvent aléatoire, inutile de s’inquiéter pour quelque chose qu’on ne peut maîtriser.

Une insouciance… moins nocive que la panique? Dans une tribune du New York Times sur la psychologie du coronavirus, un expert estime que «lorsque nos peurs ne sont pas correctement calibrées à la menace ou que nous faisons des jugements dans des domaines que nous connaissons mal, ces émotions peuvent finir par nous perdre». Tout en prenant les précautions nécessaires, garder la tête froide et un certain détachement permet d’éviter d’alimenter l’hystérie générale. Et de vivre bien plus sereinement.


Chronique précédente:

En 2020, le syndrome de l’oreille cassée

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