Elle pianote sur son clavier, la main nerveuse. Lentement, son regard dérape, happé par le visage familier. Un clic frénétique et la page Facebook apparaît. Elle traque ses échanges, sa dernière connexion, observe ce qu’il poste, décrypte chaque commentaire. Soudain, une alerte rouge. Un nouveau message. Son souffle se fige. Encore un faux espoir. Rien qu’une invitation bidon. Pire, les clichés de sa lune de miel que le réseau social lui propose sournoisement de commémorer. Au fil des jours, l’attente vire à l’obsession. Alors un soir, sur un coup de tête, elle décide de le supprimer de sa liste d’amis, de le rayer de sa vie. Un geste sauvage, viscéral, un peu sadomaso. Ça y est, leur histoire est terminée.

Délimiter les interactions post-séparation

Pour éviter ce type de sortie de piste brutale, et les dégâts émotionnels qu’elle peut engendrer, Facebook a créé un outil post-rupture qui permet aux utilisateurs fraîchement séparés en ligne, de filtrer les rapports virtuels qu’ils vont désormais entretenir. Révélée récemment par le New York Times, la nouvelle fonctionnalité disponible depuis novembre 2015 est passée presque inaperçue. Concrètement, il s’agit de limiter son exposition aux publications de son ex-partenaire et, dans le même temps, de lui restreindre l’accès à sa propre page. Sans toutefois tirer définitivement la prise.

On peut ainsi arrêter de «suivre» ses activités, qui n’apparaîtront plus dans son fil d’actualité. On peut aussi modifier la confidentialité des photos prises à deux – sans que l’autre ne soit averti – pour se prémunir d’un stalking fiévreux et de haut-le-cœur quotidiens. On pourra toujours, en revanche, le féliciter poliment le jour où il obtiendra une promotion. Anesthésier les souvenirs, dresser des cautèles, empêcher les douloureux face-à-face virtuels: une manière rationnelle et pondérée de surmonter la séparation, d’éviter de sombrer dans l’errance obsessionnelle.

Facebook pris à son propre piège

Après avoir façonné un espace où le moindre like ou poke prend une importance démesurée, Facebook cherche désormais à contenir les émotions. À l’image d’un pompier pyromane, dépassé par l’ampleur d’un brasier, qui tenterait péniblement d’en étouffer les flammes. Le comble pour un réseau fondé sur l’ultra-connexion et la surexposition. En prenant l’usager par la main, en accompagnant sa transition du statut «en couple» à celui de «célibataire», Facebook lui propose un sevrage amoureux. Un baume déposé sur la réalité crue de «l’amour en ligne» qui s’annule d’un simple clic.

Les développeurs à l’origine de cet outil post-rupture n’en sont pas à leur coup d’essai. La «compassion team» de Facebook, une équipe composée de psychologues et d’ingénieurs, est chargée d’élaborer des stratégies pour pondérer les sentiments des internautes, pour éviter qu’ils ne s’épanchent, incontrôlables.

La «compassion team» déjà impliquée dans les cas de catastrophes

C’est elle qui a notamment développé l’application «Safety Check», massivement activée suite au tremblement de terre survenu au Népal en mai 2015 ou, plus récemment, en novembre dernier lors des attentats de Paris. Il s’agit là de rassurer ses proches après une catastrophe, d’avertir ses amis que oui, on est bel et bien en vie. 

Dans le cas contraire, Facebook doit gérer la perte définitive. Que faire du profil, devenu inactif, d’une personne décédée? Comment accompagner le travail de deuil? L’équipe y réfléchit actuellement. Au registre des comportements pathologiques, elle tente également de détecter les troubles alimentaires, les idées suicidaires, mais aussi les agressions qui essaiment sur la toile.

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