La vie à 25 ans

Sur Facebook aussi, le deuil est légitime

OPINION. Selon les statistiques, 10 000 utilisateurs du réseau social perdraient quotidiennement la vie. S’ensuivent des torrents de messages et d’émojis éplorés sur leurs profils. Déplacés? Pas toujours, estime notre chroniqueuse

Facebook est un empire de la tech, un temple du selfie, un croqueur de données… et un cimetière XXL. On en parle régulièrement: si le géant bleu compte encore 2 milliards d’abonnés, il voit proliférer les profils de personnes décédées – environ 10 000 par jour. A ce rythme, on estime qu’il y aura plus de morts que de vivants sur la plateforme d’ici à 2070, selon une étude de chercheurs basés à Oxford. Bonne ambiance.

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Mais pas besoin d’attendre des années pour croiser un fantôme sur son fil d’actualité. Qu’il s’agisse d’une vague connaissance ou d’un ami proche, nous sommes nombreux à avoir vécu le décès d’une personne à qui nous étions connectés virtuellement. Parfois, c’est même Facebook qui nous apprend la nouvelle, avec un message déchirant assorti d’un cœur brisé posté sur le mur du disparu.

Inévitables platitudes

Affronter la mort sur un réseau «social» par excellence, qui nous abreuve d’habitude de photos flatteuses et de posts légers, c’est assez étrange. Ça met mal à l’aise. Peut-être parce que le profil du défunt s’exhibe encore sous nos yeux, tellement vivant que ç’en est indécent. Peut-être aussi parce qu’aucun statut ne saurait rendre compte de la violence du choc – surtout pas ces inévitables platitudes, copiées collées par des inconnus, qui regrettent «un ange parti trop tôt».

On me demandait d’ailleurs récemment: mais pourquoi les vivants étalent-ils leur deuil en ligne? Une énième façon de se mettre en scène, de s’approprier un évènement tragique pour les likes? Ou plutôt pour faire face, tant bien que mal, à une situation qui nous dépasse?

Si les «RIP» digitaux m’ont longtemps horripilée, j’ai arrêté de les juger depuis le décès d’une amie d’université. En faisant défiler les photos, les chansons, les mots publiés sur son profil devenu «commémoratif», je me suis sentie étrangement proche de ces étrangers qui avaient, eux aussi, connu son sourire. Chacun à leur manière, plus ou moins poétique mais toujours respectueuse, je les ai vus partager leur chagrin et leurs souvenirs des jours, des mois, des années après lui avoir dit au revoir. En se rendant vulnérables aux yeux de tous, ils semblaient tout à coup unis dans leur peine. Celle-ci serait-elle moins légitime car partagée en quelques clics?

Il y a ceux qui ont besoin de bougies, ceux qui intériorisent et ceux à qui lancer des bouteilles dans l’au-delà virtuel fait du bien. Pour se sentir proches de celui ou celle qu’ils retrouvaient hier sur ce même site. En les imitant, à ma grande surprise, j’ai compris qu’il n’y avait pas une seule manière de vivre son deuil. Et que sur Facebook, la mort n’est pas aussi superficielle qu’elle en a l’air.


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