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La monétisation des données personnelles par Facebook n’est que le reflet d’un problème plus vaste et plus tabou: celui de la publicisation de soi. 
© Davo Ruvic / Reuters

Opinion

Facebook est ton miroir

OPINION. Facebook n’est qu’un reflet gigantesque de nos propres activités publicitaires, le condamner revient à mesurer l’inconséquence avec laquelle on estime privé ce qui est sans retenue partagé sur internet, écrit le philosophe Martin Morend

La monétisation des données personnelles par Facebook n’est que le reflet d’un problème plus vaste et plus tabou: celui de la publicisation de soi. Les données utilisées, pour cibler les publicités et manipuler les utilisateurs, existent uniquement de par le fait que nous produisons nous-mêmes ces données; qu’à coup de selfies, de commentaires et d’expériences partagées nous engrossons toujours plus le monstre californien. Notre tendance, notre désir d’être vu et aimé, quantifié et apprécié, de donner à autrui une image enjolivée, la plus enviable possible, explique comment la création même des réseaux sociaux a permis de nous adonner sans limite à ce jeu d’épatement réciproque [1]. Sans limite, puisque à travers Facebook nous ne sommes plus limités à notre propre corps; corps qui peut se trahir, pris comme il l’est dans la contingence des événements (je peux être surpris, me mettre en colère, paraître antipathique, faire mauvaise impression…).

A chacun son autopromotion

Le confort de l’identité virtuelle permet de construire avec un contrôle total une image de soi, de la faire correspondre à ce que l’on aimerait être, à notre moi idéal. La construction peut être minutieuse, procéder autant par demi-mensonge que par l’embellissement tempéré des filtres et la diffusion d’images dont on sait qu’elles seront interprétées faussement pour jouer à notre avantage. Le jeu d’illusionniste permis par Facebook donne libre cours à ce désir vague d’être vu et apprécié, d’être autre que ce que l’on est dans notre expérience concrète. De là cette aise qu’on y trouve, d’être en Facebook plus vrai et plus idéal qu’on ne l’est en réalité: notre identité sur serveur devient plus vraie que notre pâle existence corporelle. Chacun fait son autopromotion, chacun cherche peu ou prou à attirer l’attention sur soi.

Avant d’exiger des lois, peut-être faut-il faire preuve de prudence face à nos pulsions d’exhibition

Mais cette publicité faite à titre personnel est le matériau même à partir duquel la publicité marchande pourra se faire. On est face à son compte Facebook comme un produit quelconque face à sa publicité. Dès lors, il n’y a vraiment rien d’étonnant à voir les désirs et les tendances qui nous habitent trouver une existence économique: nous avons tout mis en œuvre pour que cela se produise, sans nous en rendre compte nous avons secrètement travaillé pour Facebook. 2,2 milliards de travailleurs sans rémunération, qui pourrait rêver mieux? Et cela simplement en exploitant notre propre désir de nous publiciser.

Question éthique

Facebook n’est donc qu’un reflet gigantesque de nos propres activités publicitaires, le condamner revient à mesurer l’inconséquence avec laquelle on estime privé ce qui est sans retenue partagé sur internet. Avant d’exiger des lois, peut-être faut-il faire preuve de prudence face à nos pulsions d’exhibition et la facilité avec laquelle elles peuvent aujourd’hui être réalisées. Facebook n’est pas le seul miroir déformant: Tinder, Snapchat, Instagram et consorts fondent également leur succès sur un mode opératoire identique: faire travailler les hommes en faisant travailler leurs pulsions, peu importe leur nature et leur valeur. Et c’est bien cette incurie face à nos motivations qui est la plus dangereuse, car, on le sait bien, pas tout dans l’homme doit pouvoir s’exprimer. L’éthique est même cette science de choisir quels désirs sont valables, quels désirs peuvent être réalisés, et lesquels doivent être bridés. Seul l’individu ou la société peut répondre à cette question éthique, car les entreprises précitées stimuleront toujours ce qui leur rapporte… au-delà du bien et du mal.




[1] Schopenhauer: «Rien n’est plus irréconciliable et plus cruel que la jalousie: et pourtant nous sommes constamment et avant tout préoccupés d’éveiller la jalousie!» (Règle 2 de son livre «L’art d’être heureux».)


Martin Morend est diplômé de philosophie de l’Université de Fribourg.


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