Opinion

La Facebookisation du monde

Dans une tribune au vitriol, le philosophe et consultant François de Bernard soutient qu’on ne saurait s’étonner de l’élection de Donald Trump, conséquence inévitable du pouvoir pris par les réseaux sociaux et les représentations qu’ils véhiculent

Il est pathétique de voir Obama se lamenter de ce que les citoyens américains soient noyés sous les fausses nouvelles et la désinformation, comme s’il découvrait les ravages de la facebookisation du monde et s’il n’y avait pas largement contribué lui-même.

On attendrait plutôt qu’il démissionne de son mandat par anticipation, à la fois pour la responsabilité qu’il assume dans la défaite historique du 8 novembre et afin de faciliter la «transition démocratique» en faveur de son ami Donald. Mais la dignité semble s’être absentée du politique jusqu’au point où l’on pourrait la considérer comme son autre absolu.

Voilà donc la trouvaille remarquable de nos élites inquiètes de la tournure des choses, qu’ils ne savent nommer que «populisme», faute de vocabulaire.

Les citoyens sont incultes, la faute à qui?

Les citoyens sont de plus en plus incultes (la faute à qui?). Ils ne lisent plus la bonne presse qualifiée, adulte, raisonnable (pourquoi donc?). Ils ne sont plus informés que par leurs «réseaux sociaux» (oxymore). Ils ne respirent plus que cet air putride et délétère (est-ce un choix volontaire?). Ils colportent sexisme, racisme, haine, théories du complot (peut-on s’en étonner?). Enfin, ils votent mal, pour ceux qui «abaissent le débat», dénigrent et maltraitent leurs adversaires, fustigent même tout respect quel qu’il soit (le monde à l’envers, avec les haut-le-cœur qui l’accompagnent!). Etc.

Mais qui a encouragé ce monstre? Qui l’a pensé, favorisé, relayé, consolidé, perpétué? Si ce n’est les «grands» politiques de la planète, d’Obama à Kim Jong-un, en passant par Erdogan et Poutine, Hollande et Sarkozy, Duterte et Temer? Avec leurs selfies atterrants, leurs blagues ridicules, leurs mensonges à foison, leur auto-abaissement permanent? Avec la complicité active des inventeurs de «TIC» les plus invasives et des réseaux les moins «sociaux»?

Les politiques se goinfrent de sondages

Les «responsables politiques» (autre oxymore) sont toujours plus incultes, ignorants de l’histoire ou de la géographie, et les post-citoyens ne suivraient pas le même mouvement? Ces politiques sont de moins en moins dignes, éduqués, réservés, et les électeurs se comporteraient différemment?

Ils ne lisent plus de livres, en «écrivent» aussi peu, mais l’homme du peuple devrait être un fin lettré? Ils se goinfrent de sondages, d’enquêtes d’opinion et de rumeurs, et tous «les déclassés» n’en auraient pas le droit, ni d’en tirer leurs propres enseignements?

Ils se consacrent à «la communication», se nourrissent des manipulations médiatiques pour affermir sans cesse leur pouvoir, et se prétendent surpris de constater que cette communication vide et destructrice, qui ne s’intéresse à aucune forme de vérité, est devenue l’affaire de tous? Enfin, qu’elle engendre un colossal effet d’éviction de tout bon sens et de toute modération, sans même parler d’éthique républicaine?

La «second life» a éclipsé la vigilance critique

La facebookisation du monde ne se réduit hélas pas à une formule. C’est au contraire la «réalité virtuelle», la «Second life» qui s’est substituée depuis longtemps à la vie dite «réelle», à la conscience citoyenne, à sa vigilance critique.

En effet, si cela n’était pas gravement compromis, comment imaginer qu’un Erdogan puisse emprisonner des dizaines de milliers de fonctionnaires et de journalistes, en même temps qu’il libère autant de délinquants majeurs, sans susciter autre chose que des cris d’orfraie?

Comment imaginer que Kim Jong-un poursuive sans ciller ses rodomontades nucléaires en affamant son peuple? Comment comprendre que le Roi Donald ait triomphé en raison même de ses excès, provocations, menaces, contradictions, comme si elles étaient le gage de son succès à venir?

La démocratie réelle devenue ectoplasme

Si «la démocratie» devient chaque jour plus virtuelle, si ce processus apparaît inexorable, cela ne peut advenir que sur la désertification de l’espace même où elle se donnait à voir, à agir, à discuter et à partager.

De fait, hormis peut-être dans quelques contrées scandinaves, la «démocratie réelle» devenue ectoplasme a cédé tout l’espace et «le temps disponible» à une démagogie bien plus réelle qu’elle-même, beaucoup plus puissante et substantielle.

La Place Taskim nettoyée à coups de tweets

Une fois nettoyée la place Taksim à coups de tweets (les nouveaux karchers), et dégagé l’horizon des arbres de la liberté qui l’encombraient, cette démagogie débarrassée de toute entrave ne connaît plus de bornes et peut relancer sans effort les grands projets les plus fous, dont la réalité dépassera encore toute fiction.

Inutile donc de se lamenter sur un mode circulaire en feignant de croire que c’est la démocratie «qui ne fonctionne pas bien». Tout au contraire, en son lieu et place quelque chose d’autre fonctionne admirablement qu’il faudra accepter de regarder les yeux dans les yeux.

Jadis, un connaisseur affirmait avec humour que «le communisme, c’est les Soviets plus l’électricité». Aujourd’hui, il conviendrait sans doute d’adapter cette maxime inoubliable. La démagogie triomphante des années 2020, ne serait-ce pas plutôt «les tweets plus Facebook»?


François de Bernard, philosophe et consultant, anime le réseau du GERM (Groupe d’études et de recherches sur les mondialisations). Il est l’auteur de «L’Homme post-numérique» (Ed. Yves Michel, 2015). Dernier ouvrage paru: Pour en finir avec «la civilisation» (Ed. Y. Michel, 2016).

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