l’avis de l’expert
Quel est le paramètre déterminant pour la victoire de l’un ou l’autre candidat à la Maison-Blanche, la situation économique ou les débats télévisés? Les deux, en fait: si le contexte économique pour chacun des votants est décisif, la publicité (positive ou négative) a aussi son importance. Analyse de David Sylvan, professeur de relations internationales et de science politique à l’IHEID, Genève. (Traduit de l’anglais par Julia Gallin)
Les politologues qui répondent aux questions des journalistes à propos de l’élection présidentielle américaine de 2012 sont confrontés à un dilemme. D’un côté, l’idée que la situation économique influe fortement sur l’issue de l’élection (illustrée par l’écriteau affiché au quartier général de la campagne de Bill Clinton en 1992, sur lequel était inscrite la formule désormais célèbre: «C’est l’économie, idiot») semble s’être définitivement enracinée, à tel point que la question posée de manière récurrente est pourquoi Obama continue à devancer son adversaire dans les sondages, malgré une récession installée. De l’autre côté, à cause de la volatilité apparente des sondages, démontrée notamment par les points gagnés par Mitt Romney après le premier débat avec Obama, la question se pose de savoir si des événements spécifiques au cours des prochaines semaines – disons un autre débat, ou une confrontation avec l’Iran – peuvent modifier le résultat de l’élection. D’où le dilemme: souligner les «fondamentaux» ou prendre au sérieux les dernières gaffes ou tactiques électorales.
En fait, il n’y a pas de dilemme. Si l’économie est bien un facteur déterminant de l’issue du scrutin, les campagnes électorales ont pour effet de souligner l’importance du contexte économique pour chacun des électeurs. Pour mieux le comprendre, commençons par un bref aperçu des recherches sur le lien entre situation économique et résultats des élections.
Depuis plus de quarante ans, des chercheurs mènent des études statistiques sur les liens entre les conditions économiques et l’élection présidentielle. Dans le cas des Etats-Unis du moins, ces études démontrent systématiquement que les fluctuations macroéconomiques au cours des années et des mois précédant une élection ont une forte corrélation avec le pourcentage de voix obtenu par le candidat du parti au pouvoir. Quelles sont les fluctuations dont il faut tenir compte – par exemple l’augmentation des revenus des ménages ou la hausse ou baisse du chômage – c’est là une question qui fait l’objet de débats intenses, tout comme la date à partir de laquelle évaluer l’économie. Il existe toutefois des preuves relativement solides qu’une amélioration de l’économie est un indicateur fiable des chances du président en exercice ou du candidat de son parti de gagner l’élection.
La majorité des modèles statistiques prédisent sur cette base une étroite victoire d’Obama, qui détient un pourcentage des intentions de votes populaires légèrement supérieur à 50%. Cet avantage devrait à son tour lui donner un nombre de voix plus élevé au sein du Collège électoral, bien que l’erreur type d’estimation de la plupart des modèles et les probables résultats au coude à coude dans plusieurs Etats signifient que l’on ne peut exclure le scénario selon lequel le vainqueur en votes populaires n’obtienne pas la majorité au Collège électoral. Mais, en théorie du moins, les probabilités sont que la situation économique se soit suffisamment améliorée pour qu’Obama remporte un second mandat.
Comment expliquer alors les hauts et les bas des sondages? Pour répondre à cette question, il faut se pencher sur une autre série d’études en science politique qui portent sur les individus et leurs intentions de vote, plutôt que sur les données «d’ensemble» du pays ou des cinquante différents Etats. Il s’avère que la majorité des individus sont partisans: les électeurs votent en général pour le candidat de l’un des deux principaux partis, du moins lors des élections présidentielles. En fait, même si nombre d’entre eux se pensent indépendants, ils tendent à pencher pour un parti plutôt que voter alternativement pour l’un ou l’autre parti. Le principal objectif des campagnes électorales est donc de mobiliser leurs partisans ou les indécis; elles ne consacrent que peu de temps à tenter de convaincre les partisans de l’autre parti à changer de camp.
Les préférences électorales des individus s’expliquent par des facteurs tels que le sexe, la race, l’âge, l’éducation, le lieu de résidence, la religiosité, l’idéologie, et selon certaines études, leur évaluation de la situation économique. A mesure qu’approche la date de l’élection, les campagnes cherchent, au moyen de publicités, des contacts personnels et d’autres démarches, à la fois à souligner les qualités de leur candidat qu’apprécient leurs partisans et à faire ressortir les traits de caractère du candidat de l’opposition que leurs partisans réprouvent. Si les stratégistes de campagne font preuve d’un certain niveau de compétence et qu’ils disposent de ressources financières et autres suffisantes, les partisans seront mobilisés et voteront pour le candidat pour lequel ils étaient prédisposés avant même le début de la campagne électorale.
Le problème est que beaucoup d’électeurs ne se donnent pas la peine de voter. Le taux de participation décline depuis des décennies dans toutes les démocraties occidentales. Aux Etats-Unis, seulement 63% des électeurs inscrits se sont rendus aux urnes lors de la dernière élection présidentielle. Les campagnes consacrent donc leurs efforts à convaincre ceux qui ont voté pour leur parti habituel la dernière fois de le faire à nouveau cette fois-ci. Lorsque la situation économique est mauvaise, les stratégistes ont moins d’arguments à leur disposition et tendent à axer leur message sur le fait que la situation serait pire encore si l’adversaire était élu. De son côté, la campagne de l’opposition cherche non seulement à dépeindre le président en exercice comme responsable des maux du pays, mais également à souligner les nombreuses différences entre les deux candidats, y compris au plan de leurs personnalités. D’où l’importance temporaire des débats: par ses critiques acerbes (et prévisibles), Romney a démontré à ses partisans qu’il était farouchement opposé à Obama. Mais ses attaques n’auraient pas et n’ont pas persuadé les partisans d’Obama de changer de camp, et en finale, le rebond de Romney n’a pas fondamentalement changé la trajectoire de l’élection.
La réélection d’Obama n’en est pas pour autant assurée d’avance. Même sans récession, les démocrates sont moins enclins à se rendre aux urnes que les républicains. Si l’on associe à ce fait et à la situation économique deux autres facteurs – plusieurs Etats à majorité républicaine ont rendu le processus d’inscription plus compliqué pour les électeurs traditionnellement démocrates; et un certain niveau de racisme perdure parmi les électeurs pourtant enclins à voter démocrate – l’on ne peut que conclure que la nuit du 6 au 7 novembre sera sans doute fort longue.
Il existe des preuves assez solides qu’une améliorationde l’économie est un indicateur fiable des chances du président en exercice ou du candidatde son parti de gagner l’élection
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