Il était une fois

Les factures arrivent bien plus tard

OPINION. L’autodestruction du Parti travailliste britannique compte pour beaucoup dans la crise européenne durable qu’entraîne et entraînera la sécession du Royaume-Uni, écrit notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

Il y a un lien entre la participation du Royaume-Uni à la guerre d’Irak et le désastre prolongé du Brexit, c’est la déstabilisation du Parti travailliste. La décision de Tony Blair de suivre les Etats-Unis dans l’aventure irakienne a détruit sa légitimité déjà fragilisée parmi les siens par ses idées de «troisième voie» entre la gauche et la droite. Elle a livré son parti à ses opposants internes, appuyés par une masse de militants radicalisés. Il n’a pas été difficile aux dirigeants post-Blair du Labour de laisser se développer la révolte anti-establishment, anticapitaliste, anti-impérialiste, antimondialisation et naturellement, dans la foulée, anti-européenne.

La direction travailliste a été tragiquement hésitante au moment du référendum, perdu à cause de son absence de conviction. Elle a été calculatrice ensuite mais toujours mise en échec par des calculateurs plus malins. Aujourd’hui, son chef, Jeremy Corbyn, est au plus bas dans les sondages. La semaine est décisive. Les élections qu’il réclamait il y a six mois risquent d’être convoquées par le nouveau premier ministre Boris Johnson si le parlement résiste à sa manière mousquetaire de mener le Brexit. L’autodestruction du Parti travailliste britannique compte pour beaucoup dans la crise européenne durable qu’entraîne et entraînera la sécession du Royaume-Uni.

La facture irlandaise

Il y a un lien entre la difficulté d’un accord euro-britannique sur le Brexit et le traité qui a mis fin à la guerre d’indépendance de l’Irlande, en 1921. Le texte permettait à «l’Etat libre d’Irlande» de s’extirper de la domination britannique tout en laissant aux six comtés du nord-est de l’île, à majorité protestante, le choix de rester dans le Royaume, ce qu’ils ont fait. Des années de guerre civile et confessionnelle ont suivi. Elles se sont terminées avec l’accord de paix de 1998 entre Dublin et Belfast, signé sous l’égide d’un Tony Blair qui venait de sortir le Labour de dix-huit ans d’opposition.

Cet accord du 10 avril, un Vendredi-Saint, a le caractère sacré d’un prononcé biblique: il a pacifié l’île. La République d’Irlande, membre de l’Union européenne, le défend comme préalable à toute relation future avec Londres. Elle a un droit de veto constitutionnel sur les décisions qui le mettraient en danger. Les députés d’Ulster ont aussi un droit de veto mais à Londres, pas à Bruxelles. Ils paralysent Westminster au nom de l’unionisme qu’ils ont arraché dans le sang et qui leur a été reconnu. Les traités, c’est l’habitude, ne règlent que les problèmes urgents. Les impayés se présentent plus tard. La facture irlandaise, c’est un Brexit sans accord et peut-être, à nouveau, la mort sur la frontière qui traverse l’île.

L’isolement de Hongkong

Il y a un lien entre le Brexit, la Chine et la révolte à Hongkong. Le Brexit, c’est la nostalgie de la puissance anglaise et l’utopie de son renouvellement. Hongkong est ce qui reste de cette puissance: un poste conquis à la canonnière sur une Chine faible en 1840 et rendu à une Chine rétablie en 1997. Les conditions de la reddition étaient qu’y soit maintenu jusqu’en 2047 le système légal britannique de «common law», la monnaie indépendante et le multipartisme. L’accord était construit sur un rapport de force instable dont les 7 millions de Hongkongais sont à la fois les artisans et les otages.

Ils sont aujourd’hui dans la rue à réclamer le maintien des droits qui leur ont été reconnus. Un peu seuls pour tout dire, la «rule of law» de Hongkong passant après la «rule of money» régentant le lieu. A Londres, le Foreign Office exige le respect du traité signé en 1997. Exige? Avec combien de divisions? Le groupe Swire, né dans le textile à Liverpool au début du XIXe siècle et devenu pilier de l’économie hongkongaise, vient de céder devant Pékin pour que sa compagnie aérienne, Cathay Pacific, puisse continuer de voler. Ses employés sont interdits de manifestation politique, sous peine de licenciement. Qui proteste en leur nom? Même pas la Fédération syndicale internationale des transports, basée à Londres. Encore une facture en déshérence.

Publicité