Opinion

Fadwa Suleiman, jusqu’au bout contre la raison d’État

L’actrice syrienne, icône de la résistance à Bachar el-Assad, vient de décéder à Paris. Leo Kaneman lui rend hommage

Fadwa Suleiman, héroïne et icône de la résistance syrienne vient de nous quitter. Elle est morte d’un cancer à 43 ans dans un hôpital de la banlieue parisienne. Elle revenait tout juste de Syrie quand je l’avais invitée en 2013 au Festival International du film et Forum des droits humains (FIFDH) que je dirigeais, pour témoigner de la résistance syrienne contre Bachar el-Assad, l’assassin de son peuple. Je suis triste. Sa disparition, sa dignité, sa présence émotionnelle, sa détermination m’avaient profondément touché.

En 2013: Fadwa Suleiman, le rêve broyé de la révolution

Militante anti-Assad tout en étant alaouite comme lui, elle l’a combattu dès le début de l’insurrection. Actrice célèbre, elle a usé de sa notoriété pour mobiliser les opposants par ses prises de parole enflammées sur les barricades. Cet engagement l’a placée dans le collimateur du régime. Elle fut contrainte de s’exiler. Jusqu’au bout elle se sera battue contre les dégâts causés par la raison d’Etat: «les dirigeants du monde entier ont oublié les valeurs humaines et ont fait passer l’intérêt de leur Etat avant la vie du peuple syrien», déclarait-elle à Libération. Cette «real politique» est devenue un préjudice pour tous les peuples victimes des violations des droits humains.

Inertie de la communauté internationale

Sa disparition nous questionne: comment s’opposer aujourd’hui aux atteintes à la dignité humaine. D’autres exemples tragiques témoignent de l’inertie de la communauté internationale. Face aux massacres perpétrés par Bachar al-Assad, avec le soutien actif de la Russie, s’est profilé un cortège politicomédiatique toutes tendances politiques confondues. Ces acteurs se taisent sur les crimes de guerre menés à Alep et ailleurs dans le monde. Ce silence est fracassant au Yémen, les exemples de ce mutisme sont légion. En ce moment, les forces de la coalition n’épargnent pas les civils pris en otage par l’Etat islamique à Raqqa.

Le combat de Fadwa fut exemplaire, elle dénonçait le relativisme qui mine la défense des valeurs universelles

C’est aussi le cas en Chine avec la mort en prison du dissident et prix Nobel de la paix Liu Xiaobo. Qu’a-t-on fait pour défendre cet intellectuel non violent dont «le crime» est d’avoir produit un manifeste en faveur de la démocratie dans son pays? La politique du secret, carte des diplomates mise en avant pour sauver ce résistant a montré ses limites. C’est un échec.

Malgré tout, cette diplomatie des droits de l’homme, même insuffisante, existe. Aujourd’hui, au nom d’un réalisme censé être plus efficace, des responsables de politiques étrangères relativisent et dénoncent de manière méprisante le «droit de l’hommisme» des activistes. Alors que ce sont ces derniers qui, souvent au risque de leur vie, continuent à alerter l’opinion sur le non-respect des droits fondamentaux en Syrie, en Turquie, au Venezuela et dans bien d’autres pays.

Faire acte de résistance

Le combat de Fadwa fut exemplaire, elle dénonçait le relativisme qui mine la défense des valeurs universelles. Il serait temps que les responsables politiques se ressaisissent et donnent la priorité aux droits humains au lieu de s’incliner devant la raison d’Etat et le nationalisme.

A Genève, à la question d’un journaliste sur sa condition d’artiste, Fadwa répondit: «Je cherche autre chose en moi, quelque chose qui puisse aider la Syrie. Pas seulement la Syrie d’ailleurs, c’est un problème qui concerne l’être humain. Comment vit-on? Quelle est l’origine des guerres? Il y a un manque d’empathie. Nous n’arrivons pas vraiment à partager avec les autres.»

Nous faisons face à un reflux général de l’esprit de résistance et à un recul des démocraties. Des dirigeants, à l’exemple d’Erdogan en Turquie, profitent des crises intérieures et internationales et, sous le prétexte de combattre le terrorisme, instaurent des régimes autoritaires. A l’exemple de Fadwa il faut résister. Jusqu’au bout elle aura mobilisé son immense détermination à convaincre toujours et toujours.

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