Chercher le responsable de l'échec du processus de paix en l'an 2000 n'est pas pertinent. Camp David II s'est tenu justement parce que le processus de paix engagé à Oslo en 1993 avait échoué. Et quand un processus de paix qui prépare l'avenir des générations futures devient un enjeu électoral de la politique israélienne, on ne peut plus espérer grand-chose du côté de Tel-Aviv. Les ambitions démesurées d'un Bill Clinton voulant terminer son mandat en beauté et l'ultime manœuvre d'un Ehud Barak en perte de vitesse chez lui ne sont guère les ingrédients d'un règlement juste et durable d'un conflit vieux de cent ans. Camp David n'est qu'un épisode malheureux parmi tant d'autres, et Arafat est allé négocier, en reculant, certes, mais en espérant porter secours à un peuple en danger de mort. Oui, les Palestiniens sont désespérés, mais qui les a poussés au désespoir? Oui, le peuple palestinien est un peuple opprimé, mais l'oppresseur, n'a-t-il pas un nom? Oui, des civils israéliens sont morts, mais qui, au Proche Orient, n'a pas perdu un enfant, un parent, un toit, un avenir? Faut-il que les Palestiniens arrêtent l'Intifada pour que reprenne le processus de paix, mieux, pour que le bon Sharon accepte de rencontrer le méchant Arafat?

Selon bon nombre de témoins présents à Camp David, le sentiment qui planait sur les discussions était l'absence totale de confiance entre les deux dirigeants. La fille du président Clinton a pu assister aux discussions les plus sérieuses avec Barak, alors que celui-ci a refusé de négocier directement avec Arafat. Durant les quinze jours du sommet, les deux hommes n'ont pas eu une seule discussion sur le fond. Et puis il y a l'insaisissable et contradictoire Barak. Il assure vouloir un Etat palestinien viable à côté d'Israël tout en prônant l'extension des colonies. Sa démarche a évidement exaspéré les Palestiniens et intensifié leur colère et leur frustration.

Oui, les Palestiniens avaient fait des concessions importantes sur Jérusalem. Robert Malley, conseiller de Clinton, témoigne: «Les Palestiniens ont plaidé pour la création d'un Etat de Palestine sur la base des frontières du 4 juin 1967, à côté d'Israël. Ils ont accepté la souveraineté israélienne sur les quartiers juifs de Jérusalem-Est – quartiers qui ne faisaient pas partie d'Israël avant la guerre des Six Jours en 1967.» Sur les réfugiés, Robert Malley ajoute que les Palestiniens ont accepté que le droit du retour des réfugiés «soit applicable de façon à ménager les intérêts démographiques et la sécurité d'Israël». Voilà qui met un terme à ceux qui croient encore à la thèse de l'adversité arabe «éternelle». Le Jerusalem Report publié en juillet 2001 analyse les négociations de Camp David et conclut à un gigantesque malentendu. «Les deux camps ne se sont en réalité jamais entendus sur ce qu'ils étaient en train de négocier.» Un autre chercheur israélien, Menahem Klein, affirme que les «propositions soi-disant généreuses faites par Barak étaient inacceptables pour Arafat, parce qu'elles revenaient à former un Etat palestinien coupé en plusieurs morceaux par les colonies juives et totalement dépendant d'Israël».

Dire que les Israéliens ont été plus responsables que les Palestiniens à Camp David augure d'une myopie politique. Selon le Bureau national israélien des statistiques, il y avait un peu plus de 100 000 colons en Cisjordanie et à Gaza lors de la signature des Accords d'Oslo. Aujourd'hui ils ont dépassé 200 000. En outre, plus de 30 000 juifs se sont installés dans la bande de Gaza et en Cisjordanie (hors Jérusalem) depuis 1995. Voilà une autre raison pour intensifier la révolte palestinienne. Israël s'obstine à maintenir ses colonies alors que ces dernières sont la source de friction entre Palestiniens et Israéliens. Barak qui annonçait à Camp David que les colonies étaient à terme condamnées déclarait, à la veille de son départ du cabinet, qu'il tenait à chaque colline sur toute la terre d'Israël jusqu'au Jourdain. Si les Palestiniens sont responsables de l'échec des discussions à Camp David qui n'ont duré que deux semaines, qu'a fait Benjamin Netanyahou pendant trois ans à la tête du gouvernement, et Barak pendant plus d'un an et aujourd'hui Sharon depuis son élection? Punir et affamer un peuple qui aspire à sa liberté.

Sharon, épinglé par une commission d'enquête de la Knesset pour sa responsabilité dans les massacres de Sabra et de Chatila, a déclenché la deuxième Intifada qui se mue aujourd'hui en guerre de libération. Oui, Sharon est responsable par sa visite provocatrice sur l'esplanade des Mosquées qui abrite le troisième lieu saint de l'islam. Une visite qui a bien illustré le glissement du conflit du politique vers le religieux. Le gouvernement israélien ne cesse de répéter que «l'arrêt des violences n'est pas négociable». Comme si la violence n'était pas d'abord celle du blocus économique, la construction de nouvelles colonies, des assassinats ciblant les civils, la destruction de maisons, la confiscation des terres, et la torture généralisée. Quel peuple au monde résisterait à ces humiliations?

Sans parler des inégalités criantes entre les niveaux de vie, le bouclage des territoires palestiniens a grandement affaibli l'autorité de Yasser Arafat, auquel on demande de calmer ses fanatiques. En coupant les villes palestiniennes du reste du monde, l'armée israélienne a poussé les deux tiers de la population sous le seuil de pauvreté et donne des ailes à tous les déçus du processus d'Oslo. Le chef de la diplomatie norvégienne et membre de la délégation Mitchell, Thorbjoern Jagland, le confirme: «Yasser Arafat ne pourra mettre un terme à la violence avant que les Israéliens ne lèvent leur blocus économique.»

Yasser Arafat n'est pas un commissaire de police au service de Tsahal. Comment lui demander, à lui qui ne peut pas sillonner les territoires palestiniens, ni se rendre dans les villes et les villages palestiniens contrôlés par Israël, de

stopper l'Intifada? Comment l'Autorité palestinienne peut-elle intervenir, alors que les membres de sa police sont la cible privilégiée des soldats israéliens. Mahdî Abou Al Hadi, de la Société académique palestinienne des relations internationales, résume la position du leader palestinien: «Arafat est le symbole du mouvement palestinien et les symboles exercent parfois une grande influence, mais quelquefois un symbole n'est qu'un symbole. Et il (Arafat) n'a aucune influence sur les Tanzimes (organisations internes du Fatah) et les affrontements locaux.» Oui, Arafat compte dans ses rangs des militants extrémistes, mais le Hamas ou le Djihad islamique ne siègent pas à l'Autorité palestinienne, alors que, dans le gouvernement le plus pléthorique de l'histoire d'Israël, on trouve les illuminés Avidgor Lieberman et Rehavam Zeevi.

Comment Arafat peut-il empêcher son peuple de mener un combat juste et légal? On peut diverger sur les moyens utilisés par les Palestiniens pour leur indépendance et condamner avec force les attentats contre les civils et les innocents. Mais nous sommes en face d'une guerre de libération menée par un peuple spolié de tous ses droits depuis trente-quatre ans, et devant une indifférence et une passivité humiliantes.

Israël n'est donc pas prêt à accepter les conditions d'une paix véritable, il cherche plutôt une solution proche de la reddition. Sinon comment expliquer les idées avancées par l'entourage de Sharon, prévoyant le retour de 42% des territoires occupés contre les 95% convenus lors des négociations de Taba, sans qu'un seul mot soit dit sur les réfugiés et la question de Jérusalem? Sharon voulait atteindre un objectif: la lassitude d'une communauté internationale fatiguée de l'absence d'une issue politique. Il y a réussi.

Le retour à la légalité internationale: un Etat palestinien sur les territoires occupés le 5 juin 1967, la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem-Est, reste le seul garant d'une paix juste et durable dans la région. Enfin, il ne faut pas oublier que les plans de paix en Bosnie, au Kosovo et en Macédoine avaient un avantage, non seulement sur les résolutions de l'ONU restées lettre morte, mais aussi sur les plans de paix proposés par les Américains: la force. Européens et Américains interviennent militairement dans les Balkans et, avant, au Koweït. Pourquoi pas entre Palestiniens et Israéliens? Qui, de Sharon ou d'Arafat, est contre l'envoi d'observateurs ou de force d'imposition? Qui, des deux, est opposé à la paix? Le sort des peuples du Proche-Orient mérite qu'on en parle avec compréhension, tolérance et respect.

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