Le modèle dominant ces vingt dernières années, d'une société globalement libéralisée au sein de laquelle un Etat aussi peu coûteux que possible - et qui donc ne peut pas grand-chose - laisse la plus grande liberté imaginable au marché, semble montrer ses limites, de cruelle manière. Ce qui ne réhabilite pas pour autant les modèles de société alternatifs (autoritarisme, communisme) dont le XXe siècle a mis en évidence les errements et les dangers.

C'est pourquoi la future Constitution genevoise se devra d'explorer d'autres modalités d'organisation de la société, qui devront notamment et prioritairement prendre sérieusement en compte les impacts des activités humaines sur l'environnement; qui devront réévaluer la répartition des responsabilités, activités et ressources entre le monde de l'économie, les pouvoirs publics et le troisième secteur (activités associatives, économie solidaire, échange de services, etc.); et qui devront aussi réhabiliter le rôle de la famille, sans revenir sur les acquis de l'émancipation des femmes et d'une réelle égalité des chances.

Dans ces domaines, le monde associatif mène depuis des années des expériences, des réflexions, développe des pratiques, réunit des acteurs qui, dans leurs domaines limités, et le plus souvent hors de la lumière des projecteurs, ont accumulé une expérience qui sera nécessaire à la Constituante genevoise. Bien sûr, cette compétence n'est pas celle des partis politiques. Justement. Les partis existent comme intermédiaires entre les citoyens et les institutions, dans le cadre défini par une Constitution. Or il s'agit cette fois (la dernière fois, ce fut il y a 150 ans) de repenser cette Constitution et ses institutions. Pour cela, notre savoir vaut largement le leur.

Quant au modèle libéral, il faut reconnaître que nos concurrents (que voilà une belle idée libérale) issus des milieux économiques n'offrent que des réponses limitées, et de plus en plus discutables. Non seulement les événements récents discréditent durablement le libéralisme économique, mais le libéralisme politique perd également aujourd'hui de son utilité. Non que son modèle soit erroné, bien au contraire, mais parce que son objectif primaire et vieux de près de trois siècles - protéger les individus des excès du pouvoir (n'oublions pas que le libéralisme a été pensé sous des régimes monarchiques) - est largement atteint.

Aujourd'hui, les pouvoirs publics sont moins un danger pour les libertés individuelles qu'un garde-fou nécessaire contre les dérives de certains pouvoirs privés. Que ce soit Microsoft qui enregistre nos moindres faits et gestes (cela vaut aussi pour les utilisateurs de cartes Cumulus et autres gadgets espions), Crédit Suisse ou UBS qui jouent à la roulette nos capitaux-retraite (ne fût-il pas un temps où c'était l'Etat - le fameux Etat providence que les thuriféraires du libéralisme à tous crins ont un peu rapidement fait passer à trépas - qui assurait la redistribution entre générations?), ou même Nestlé et d'autres, dont l'alliance avec certaines sociétés de sécurité ressemble fort à une inadmissible police secrète et privée.

Malheureusement, la pensée libérale n'offre aucune recette pour protéger l'essentiel des valeurs humaines contre les excès des produits du libéralisme, ces inadmissibles pressions qu'exercent certains acteurs dominants et apparemment incontournables, mais privés, sur la majorité de nos concitoyens. L'antienne éculée du «moins d'Etat» paraît avoir fait son temps, comme le montrent les exubérantes et indécentes réactions des princes des marchés aux récentes interventions étatiques pour les sauver de la débâcle qu'ils ont eux-mêmes librement fomentée...

Mais attention: encore une fois, cela ne réhabilite aucunement - désolé pour les nostalgiques et passéistes de tout poil - les solutions imaginées il y a 150 ans et expérimentées avec l'insuccès que l'on sait. Il faut au contraire puiser maintenant aux expériences riches et innovantes du monde associatif pour imaginer le cadre de notre avenir commun.

Je sais. Les mêmes qui se lamentaient que la révision constitutionnelle n'aurait pas de portée parce qu'elle ne se ferait pas dans le sillage d'événements révolutionnaires m'accuseront immédiatement d'essayer de surfer sur une conjoncture bien particulière... Mais quoi de plus particulier et conjoncturel qu'une révolution? Quoi de plus révolutionnaire que la faillite avérée du capitalisme financier, entraînant dans sa chute de vastes pans de l'idéologie libérale? Combien les Etats, et donc les contribuables, vont-ils devoir mettre de leur poche pour sauver les libres entreprises?

Il y a, d'ici au 19 octobre et pour les quatre années de travail à venir, une vraie opportunité de traiter d'enjeux de société majeurs avec cette Constituante. Et au vu de l'accumulation des échecs produits par la mise en œuvre des modèles promus par les familles politiques existantes, il est temps de se donner la chance de puiser aux sources des nombreuses expériences du troisième secteur et du monde des associations.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.