C’est quand même un comble. Les adversaires de la loi sur la réglementation du prix du livre, sur laquelle nous voterons le 11 mars prochain, sont les mêmes qui se plaignent que les livres sont trop chers dans notre pays. Mais, si les livres sont trop chers, c’est bien la preuve qu’il faut intervenir, qu’il ne faut pas laisser leur sacro-sainte loi du marché faire son business sur le dos des consommateurs.

La nouvelle loi a notamment pour objectif de limiter les différences de prix par rapport à ceux qui sont pratiqués à l’étranger, où 80% des ouvrages vendus en Suisse sont effectivement édités. Désormais, Monsieur Prix pourra intervenir pour faire baisser les prix du livre si les marges sont manifestement trop élevées par rapport à l’étranger. Ce n’est pas du bla-bla ni de la poudre aux yeux. Selon les termes de la loi, Monsieur Prix pourra «proposer au Conseil fédéral de fixer par voie d’ordonnance les différences de prix maximales autorisées par rapport à ceux pratiqués à l’étranger, en tenant compte des spécificités des régions linguistiques».

C’est une bonne chose pour le consommateur. Comme il est difficile de dire le contraire, les adversaires de la loi prétendent que la surveillance des prix ne sert à rien. Manque de chance, au cours des derniers mois, Monsieur Prix a obtenu des succès remarqués dans le domaine de la santé, concernant notamment le prix des médicaments, mais aussi dans le secteur des transports et des télécommunications. D’ailleurs, les adversaires de la loi n’ont qu’à proposer la suppression de Monsieur Prix – puisqu’il est inutile à leurs yeux. Ils verront comment leur proposition sera accueillie par la population.

Quand on va au fond des choses, tout se résume à un dogme idéologique. Pour les adversaires de la loi, seul le marché, le dieu marché, serait capable de faire baisser les prix ou de limiter leur hausse. Manque de chance, là aussi, c’est faux. L’évolution comparée de ce qui s’est produit dans les pays européens le montre. En Grande-Bretagne, dans la foulée de ses mesures ultralibérales, Margaret Thatcher a cassé, en 1995, le Net Book Agreement, qui avait institué un prix unique du livre au début du XXe siècle. Les partisans du marché libre affirmaient qu’il allait faire baisser les prix. La réalité leur a donné tort. De 1995 à 2007, le prix des livres a augmenté beaucoup plus fortement (+49,6%) que celui des autres biens de consommation (+27,6%).

Ce n’est pas ce qui s’est produit en France, où le prix unique du livre existe depuis 1982. Le prix des livres a augmenté deux fois moins vite que l’inflation grâce à la loi Jack Lang. Ah, mais voilà que surgit l’ombre de Mitterrand, du socialisme, des briseurs de marché. Eh bien non, pas vraiment. Lorsqu’en 2008 certains députés UMP ont voulu vider la loi Lang de sa substance, le gouvernement de François Fillon – dont la fibre socialiste n’est guère évidente – a pris sa défense et l’a maintenue, en se félicitant de ses effets positifs.

Car le prix unique du livre a un autre mérite. Il permet de maintenir un réseau de librairies indépendantes, de librairies de proximité, aux côtés des autres circuits de distribution du livre: les grandes surfaces, les clubs du livre et Internet. C’est vital pour la diversité du livre. Car 50% des livres sont vendus parce que nous les avons vus, en flânant, dans une librairie, ou sur la recommandation d’un libraire. En dehors des best-sellers, qui sont portés par de multiples promotions publicitaires, les livres ont besoin de temps et du bouche-à-oreille pour se faire une place. L’élégance du hérisson, par exemple, de Muriel Barbery, n’en serait pas aujourd’hui à plus d’un million d’exemplaires vendus si les libraires n’avaient pas relayé leur enthousiasme de premiers lecteurs auprès de leurs clients.

Tout le monde admet que le marché soit régulé, pour éviter que le franc soit trop fort, pour que le comportement des banques soit encadré, pour que nos industries d’exportation, notre agriculture, notre tourisme, etc., puissent survivre. Mais tout d’un coup, pour des raisons incompréhensibles, mettre des bornes aux effets inadéquats du marché dans le domaine du livre deviendrait insupportable. A entendre les adversaires de la loi, Satan ferait son entrée dans les librairies. Les suivre reviendrait à brûler les livres et la diversité culturelle qu’ils représentent au nom d’une vision dépassée du marché. D’une vision du capitalisme dans laquelle le Forum de Davos lui-même ne se reconnaît plus.

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