Après les repas, le fitness haut de gamme, le pressing et les soins médicaux gratuits sur le lieu de travail, après les généreux congés maternité, voici donc que les grandes entreprises de la Silicon Valley montent d’un cran dans les avantages sociaux qu’elles octroient à leurs employées: elles offrent désormais aussi, parmi la panoplie, la congélation d’ovocytes.

Histoire, disent-elles, d’apporter des solutions créatives aux problèmes réels qui se posent à leurs employés.

Histoire, disent leurs détracteurs, de profiter un maximum de la productivité intellectuelle de ces mêmes employé(e) s en remettant à plus tard tout ce qui viendrait freiner cette belle productivité. Comme par exemple le désir d’enfants, la procréation et tout le cortège de problèmes que cela posera nécessairement à l’entreprise.

Bienvenue dans le monde du travail du XXIe siècle? La proposition de Facebook et d’Apple n’a, en tous les cas, laissé personne indifférent: ni aux Etats-Unis, ni dans le reste du monde. Et depuis, c’est l’avalanche de commentaires et de réactions sur tous les réseaux sociaux et dans toutes les rédactions du monde. Et je ne vous parle pas ici du café du Commerce…

«Parfois, la technique nique l’éthique. Parfois, la science démantibule les consciences. Et je trouve ça plutôt régalant, même si ça ouvre de grands vides interrogatifs sous les talons aiguilles des working girls et sous les roues de poussettes des générations futures», lance ainsi à la cantonade Luc Le Vaillant dans Libération. Celui qu’on a coutume de nommer le dandy libertaire pousse d’ailleurs le débat dans les orties: ses interrogations au vitriol ne s’embarrassent ni de correction politiquement acratopège ni de faux-fuyants: «Je ne peux m’empêcher de saluer cette initiative en ce qu’elle déconnecte les femmes de leurs assignations traditionnelles. Une femme était épouse et mère. A la fin du XXe siècle, elle a conquis la maîtrise de sa fécondité et l’indépendance économique. Mais, l’enfantement a continué à la tirer par la manche vers un état de nature. Grâce à la Gafa [c’est ainsi qu’il parle de Google, Apple, Facebook et Amazon], elle pourra mettre au congélo cette obligation d’avant et la passer au micro-ondes de ses désirs quand elle voudra. Quitte à ce qu’il y ait des mères tardives, comme il y a des pères cacochymes.»

Point de vue masculin direz-vous? Et vous n’aurez pas tout à fait tort s’il faut en croire la belle polyphonie qu’a orchestrée Libération dans ses pages «Rebonds» de ce mardi 21 octobre. Car en contrepoint de l’explosif Le Vaillant, l’économiste Rachel Silvera, maître de conférences à l’Uuniversité Paris-Ouest-Nanterre-La-Défense pilonne à l’artillerie lourde: «Le discours, qui accompagne la proposition de Facebook et Apple «d’offrir» à leurs salariées les frais de congélation de leurs ovocytes, se veut féministe alors que c’est tout l’inverse: il s’agit, selon ces entreprises, de lutter contre la discrimination dont les salariées sont victimes en leur offrant la possibilité de reporter une éventuelle grossesse. Plus besoin d’opposer ainsi carrière et enfants: grâce à ce «cadeau», les femmes, autour de la trentaine, pourront se consacrer totalement à leur carrière, sans se préoccuper de leur horloge biologique et de la baisse de fertilité après 35-40 ans.»

Or, poursuit l’universitaire, cette initiative est à l’inverse «de ce que l’on qualifie d’une politique «family friendly». Pas question de favoriser l’articulation entre travail et famille, tout au contraire, ces entreprises opposent l’un à l’autre, comme au bon vieux temps, mais avec des habits pseudo-modernistes, et incitent les femmes à choisir entre carrière et maternité.»

Bref, conclut-elle, le message est clair: «Celles qui oseront à l’avenir tenter une grossesse entre 30 et 40 ans seront disqualifiées.»

Voici pour l’économiste. Et comme, avec Libération, l’on est en France, une psychanalyste ne saurait manquer au débat: c’est donc Geneviève Delaisi de Parseval qui s’y colle. Sous forme de question: la procrastination procréative, serait-il un symptôme de notre modernité? L’intervention ne manque pas de perspective: «Avant de juger urbi et orbi, considérons les arguments. Outre-Atlantique, où le débat fait rage depuis une quinzaine de jours, certains voient là un renouvellement intéressant de la question du genre: hommes et femmes seraient enfin égaux quant à l’âge de la procréation; fini le couperet de l’horloge biologique qui discrimine les femmes tandis que ces messieurs peuvent procréer à point d’âge pour peu qu’ils trouvent une candidate possible. Un argument contraire s’insurge, lui, contre l’intrusion scandaleuse de la société capitaliste dans l’intimité, voire dans la sexualité des femmes («vous voulez des enfants? combien? quel genre de sexualité avez-vous? etc.») Quant au culte du jeunisme, il fédère, lui, tout le monde: «Vous pourrez procréer, Mesdames, à 50 ans, avec des ovocytes âgés de 30 ans. Quelle avancée sociétale et médicale!»

Mais, en bonne praticienne analytique, Geneviève Delaisi de Parseval déplace habilement le débat: cette maternité différée, après qu’on a fait la preuve d’ovocytes prometteurs, révélerait alors «le fantasme sous-jacent suivant: «Ma capacité reproductive est vérifiée par la médecine, j’ai de bons ovocytes jeunes, ce gain narcissique me suffit!» Il est de fait gratifiant de penser pouvoir avoir plusieurs (beaux) enfants, plus facile au fond que d’en avoir (et d’en élever) un! L’enfant idéal est parfois mieux que l’enfant réel.»

On l’a dit, le débat canarde tous azimuts: dans Les Echos , le chirurgien et écrivain Laurent Alexandre, spécialiste du transhumanisme, estime que la congélation d’ovocytes est une étape vers le choix des «meilleurs embryons», qui devrait être possible dans une dizaine d’années. Transhumanisme: le mot est lâché et le monde qu’entrevoit le fondateur de Doctissimo fera froid dans le dos à plus d’un d’entre nous: «La congélation d’ovocytes est un pas de plus vers la sélection d’embryons, vers laquelle on se dirige aujourd’hui à toute vitesse. Pour y parvenir, il faudra bien passer par la fécondation in vitro. Dans la deuxième moitié de ce siècle, il sera vu comme incongru d’avoir une fécondation qui ne soit pas in vitro. Cela semblera aussi bizarre que d’accoucher à domicile sans péridurale.»

Et le praticien de scander la séquence jusqu’à l’utérus artificiel: «On voit bien les différents champs d’extension de la fécondation in vitro: au départ la stérilité, puis l’homosexualité, puis le diagnostic embryonnaire dans les cas de maladies rares, le stockage des ovocytes pour des raisons de confort, et après viendra la généralisation du séquençage et du choix des embryons à des fins «eugénistes 2.0». On assiste à un continuum dans la banalisation de la fécondation in vitro. La technologie ultime sera l’utérus artificiel, mais elle n’arrivera qu’après 2050.»

En un mot, c’est le triomphe «de l’idéologie transhumaniste dans nos sociétés occidentales. La Californie étant l’épicentre de cette idéologie, il est normal que ce soit là-bas qu’elle soit plus en avance. Tout ceci n’est qu’un symptôme parmi des milliers d’autres que nos sociétés sont de plus en plus transhumanistes. Pour moi, la percée de l’idéologie transhumaniste est la chose la plus fulgurante sur le plan politique actuellement: on va vers la fin du clivage gauche-droite, remplacé par un clivage entre transhumanistes et bio-conservateurs, alors même que 99% des Français ne savent pas encore ce qu’est le transhumanisme. Les gens sont prêts à accepter n’importe quelle transgression technologique pour moins vieillir, moins souffrir et moins mourir. Je n’accepte pas cette évolution, mais elle me semble inévitable.»

En Suisse, L’Hebdo a bien senti la préoccupation monter: en date du 18 septembre, Anna Lietti consacrait un portrait très symptomatique à une femme de 39 ans qui a mis, précisément, son «projet d’enfant au congélateur». Pour se donner une petite marge. «La carrière? Non, juste la vie en 2014», pointe ce Grand Angle tout en empathie, sans masquer aucun point d’interrogation. On y lira l’entretien mené avec Marc Germond, pionnier de la procréation médicalement assistée en Suisse, qui dédramatise un processus que l’on sent monter de plus en plus en puissance.

En Suisse toujours, mais sur un autre ton et réagissant à l’annonce de Facebook, Ariane Dayer, la rédactrice en chef du Matin Dimanche anticipait, en quelque sorte, la réaction de l’économiste invitée par Libération: son éditorial, intitulé «Congèle-le ton bébé et ta vie aussi», pilonne, lui aussi, à la bombe à neutrons: «Facebook et Apple inventent un monde où les bébés sont congelés mais où curieusement, les tiroirs-caisses vont continuer, eux, à surchauffer.»

On vous l’avait dit: cette congélation d’ovocytes enflamme, à juste titre, les esprits. Parce qu’elle interroge notre humanité elle-même. Le débat marque aussi les camps au fer rouge. Bienvenue dans le monde du travail, de la maternité et, in fine, de l’humanité, version XXIe siècle…

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.