Ma morale, dit le tyran, tient en trois principes. Premier principe: la loi, c’est moi. Et le bien, ce qui me fait du bien. Je puis, si tel est mon bon plaisir, frapper qui je veux, molester, battre, voire brûler un peu telle servante insoumise. Mais si l’on me touche, si l’on prétend m’empêcher d’agir à ma royale guise, on lèse la majesté que je suis. Deuxième principe, corollaire du premier: la justice, c’est la vengeance. Seul détenteur de la violence légitime, j’en use généreusement pour rendre au centuple le mal sacrilège dont on m’éclabousse. Troisième principe, la culpabilité collective: si j’ai subi quelque avanie en Suisse, tous les Suisses sont coupables de ce délit, et je me vengerai sur n’importe lequel d’entre eux.

Cette morale de satrape, résolument primitive, choque au plus profond tous les démocrates, tous ceux qui chérissent l’égalité, respectent la loi, refusent l’arbitraire, défendent les droits du faible contre le fort. Elle nous choque singulièrement, nous autres Suisses, pour qui le pire des crimes est le passe-droit; nous qui serions prêts à destituer un conseiller fédéral s’il est convaincu d’avoir fait sauter une amende d’ordre. Nous ne pouvons tout simplement pas concevoir qu’un puissant prétende se soustraire à la loi commune. Le spectacle que nous offre la famille Kadhafi nous paraît le scandale suprême.

Et c’est cela seul que nous voudrions dire et crier: que la partie adverse n’est pas seulement dans son tort, mais qu’elle est dans l’absurde, le monstrueux, l’insoutenable. Hélas, cette révolte, ce sentiment de scandale, cet écœurement devant tant de dénis à la justice et l’humanité, nos autorités ne s’en sont guère fait l’écho. Je sais, ce n’est pas leur rôle. Le Conseil fédéral ne doit pas s’indigner, il doit négocier, et la partie adverse détient des otages. Dès lors, on ne peut se contenter de brandir bien haut ses principes moraux, de marteler que la loi est la loi, et de lever l’index pour morigéner les contrevenants. Dans les négociations entre Etats, certaines formes sont à respecter. Bref, le Conseil fédéral doit composer. Le cri de révolte ne fait pas partie de l’arsenal diplomatique.

Faut-il, pour autant, que nos autorités gardent le silence? Encore une fois, nous n’attendons pas qu’elles profèrent les mots d’indignation qui nous brûlent les lèvres, à nous, simples citoyens. Mais nous attendons qu’elles nous parlent. Qu’elles nous parlent à hauteur d’homme. Qu’elles prennent la parole au nom de cette personne collective qu’est la Suisse. Se contenter de communiqués lus d’une voix neutre, c’est peut-être éviter de froisser l’adversaire. Mais c’est à coup sûr nous empêcher, nous peuple suisse, de donner visage et forme à ce qui nous arrive. Notre cri nous reste dans la gorge, notre honte nous reste sur le cœur. Parler répare, disait Camus.

Nos autorités ne peuvent-elles trouver des mots qui, sans mettre les otages en péril, nous feraient comprendre clairement que nous ne marchons pas sur la tête, que nous ne renonçons pas à nous-mêmes? Ne peuvent-elles nous dire, fût-ce à mots couverts, fût-ce en termes diplomatiques: «Sachez bien que nous ne sommes pas dupes. Si nous respectons un accord que la partie adverse ne respecte pas, ce n’est pas pour sauver des contrats mais des vies.» Ou encore: «Ce n’est pas notre intérêt qui est en jeu, mais notre honneur et notre dignité. C’est notre honneur et notre dignité qui, dans ces circonstances exceptionnelles, dictent notre prudence.» Sans doute le Conseil fédéral le pense-t-il. Nous avons besoin qu’il nous le dise. Qu’il ne s’adresse pas à des administrés, mais à des citoyens.

S’il nous parle trop peu, espérons qu’aux Libyens il ne parle pas trop, et n’aille pas à Canossa: est-il concevable qu’un Etat demande pardon pour avoir appliqué la loi, une loi qui de surcroît défend le droit d’une servante molestée? Ne transigeons pas là-dessus. Portons l’affaire devant l’ONU s’il le faut. Nous pourrons ainsi faire écho à l’intéressante proposition que s’apprête à y déposer M. Kadhafi, de démanteler notre pays. Prenons le monde à témoin qu’on veut nous contraindre à démanteler le droit, et, accessoirement, les droits de l’homme. Proclamons que nous n’en ferons rien. Sinon notre pays, au retour des otages, n’éprouvera qu’un lâche soulagement. Rien ne sera perdu, fors l’honneur.

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