Que faire si même la Sorbonne ne lutte plus contre l’intégrisme?

Quelle peut être aujourd’hui notre responsabilité dans la montée du phénomène de radicalisation de certains jeunes et comment discerner les racines du mal? Quels sont les véritables enjeux de nos valeurs de tolérance? Pourquoi continuer à nous voiler la face?

Philippe Val, ex-rédacteur en chef de Charlie Hebdo, évoquait, après les tueries des 7-9 janvier 2015, la manière dont on a laissé filer ce débat sur la montée de la violence en France depuis 20 ans… Revenons un instant sur le profil des tueurs: ces trois jeunes, nés Français, sont bien des produits de notre système éducatif, formés au départ dans les valeurs de tolérance que prodigue cette école laïque et républicaine.

J’en parle en connaissance de cause, moi qui suis un enfant d’immigrés passé par ce moule et devenu enseignant-chercheur à l’université. Sans doute que l’arrière-plan social et familial des trois tueurs laissait entrevoir un parcours difficile. D’abord la délinquance, puis la prison, qui a contribué à forger une volonté de revanche, génératrice de haine de l’autre. Ils ont fréquenté tardivement, à l’âge adulte et après leur passage en prison, une mosquée radicale du XIXe arrondissement. Parallèlement, ils ont bénéficié d’aide de la part de travailleurs sociaux, d’avocats, sont passés par des dispositifs de réinsertion par le travail (l’un d’eux fut même mis en avant comme modèle pour être reçu par Nicolas Sarkozy).

En fin de compte, ils sont très peu représentatifs des millions d’autres jeunes qui, provenant comme eux de toutes les migrations, s’intègrent parfaitement en France. D’ailleurs, un des symboles forts, héros anonyme de ces journées, fut un jeune Africain musulman qui contribua à sauver des otages juifs du désastre.

Pour l’équipe de Charlie Hebdo comme pour bien d’autres, la question qui se pose depuis des années n’est pas liée à l’islam ou à l’immigration. Il s’agit plutôt de la défense de la laïcité face à la montée de tous les intégrismes religieux, devenue véritable enjeu de société. Pour ma part, depuis plus de 15 ans, j’observe un recul patent de la laïcité à l’université. On a beau y prôner l’égalité hommes-femmes, en premier lieu dans les cours de «gender studies», on y croise aussi des étudiantes voilées et vêtues de noir des pieds à la tête.

Récemment, une de mes collègues, enseignante de géographie à la Sorbonne, s’est fait admonester par l’institution pour avoir refuser de donner son cours devant une jeune femme voilée. Nous sommes censés prodiguer un enseignement dans le cadre de valeurs laïques et multiculturelles, ouvertes sur toutes les croyances. Pourquoi donc accepter à l’université des signes distinctifs d’appartenance religieuse qui ne sont pas admis par la loi dans d’autres établissements d’enseignement – collèges et lycées publics? Doit-on laisser ces questions au seul législateur? Nombre de femmes vivent la pratique du voile sans discussion. On sait pourtant que le port du voile peut être une option prise dans une relative liberté: certaines femmes en effet se disent ainsi protégées du regard des hommes. Mais d’autres, sans doute une majorité, n’ont pas le choix et vivent le voile comme une oppression, une marque d’obéissance au mari, à la famille, à la coutume… Ce peut être une souffrance, mais certaines ne s’en rendent plus compte.

Le voile nous ramène à ces questions: liberté contrainte, choix assumé ou obligation religieuse? Relèverait-il de nouveaux non-dits de l’identité féminine?

Et surtout, comment réagir en France dans une grande université où nous sommes censés combattre tout forme d’intolérance au nom des Lumières? L’institution se mure dans le silence. Il y a deux ans, par exemple, elle ne souhaitait pas publiciser sur le site de l’université ma tribune publiée par le journal Le Monde en défense de l’écrivain algérien Boualem Sansal, lauréat du Prix du roman arabe en 2012, boycotté, menacé d’une fatwa par le Hamas. Je m’étais alors demandé si Boualem Sansal, publié par Gallimard, pourrait aussi un jour être étudié dans nos classes…

D’un autre côté, une commission du CNRS des études françaises sur le Moyen-Orient et les mondes musulmans déplorait à juste titre, en septembre dernier, que «l’islamologie au sens classique du terme est de moins en moins étudiée et enseignée aujourd’hui dans les universités françaises». Pourquoi un tel désintérêt, pourquoi se voiler la face?

Dans Malaise dans la civilisation (1934), Freud avait tardivement pris en compte la folie aggravée du monde. En mai 1968, un slogan était peint sur les murs de la Sorbonne: «Peut-on penser librement à l’ombre d’une chapelle?» A mon sens, Charlie Hebdo avait mené des combats pionniers, sans jamais mettre la tête dans le sable.

Sera-t-il finalement vaincu par le politiquement correct?

Sociologue à l’Université Sorbonne Nouvelle (Paris), Kristian Feigelson est coauteur de «Croyances et sacré au cinéma» (Ed. Corlet, Cinémaction, 2010) et de «Sinema v Kommunizmler» (préface Mehmet Ozturk, Ed. Palès, Istanbul, 2015)

Depuis plus de 15 ans, j’observe un recul patent de la laïcité à l’université, qui reste silencieuse

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