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Les commissions prennent des décisions cruciales au préjudice des candidats par des moyens qui les déconsidèrent autant qu’ils en invalident les résultats.
© CHRISTIAN BEUTLER/KEYSTONE

Opinion

Comment faire une commission qui fait des Suisses?

OPINION. Le professeur d'histoire Pierre-Philippe Bugnard interroge le travail des commissions de naturalisation, révélé par «Le Temps», à la suite du refus de la commune de Nyon d'entrer en matière pour un secondo italien né à Genève et sa femme d'origine portugaise 

La mission d’une commission de naturalisation serait de «s’assurer que les futurs Suisses connaissent bien notre système politique, garant d’une stabilité qui a traversé les siècles», expliquait dans Le Temps du 9 décembre le président de la Commission de naturalisation de Nyon. Il ajoutait que «pas mal de Suisses ne passeraient pas le test, la faute à l’école qui n’enseigne plus assez le civisme».

L’obtention de la citoyenneté suisse passe donc par un test qui devrait porter sur le mécanisme et la genèse du plus exigeant des systèmes politiques: celui de la démocratie indirecte, commune aux démocraties, mêlé de démocratie directe, originale, associée à un fédéralisme qui relève, lui, d’une histoire longue. Les Landsgemeinden qu’on place à sa genèse ressortissent plutôt d’une forme plébiscitaire régie par de grandes familles, sans secret de vote, propre à un temps révolu où cinq sixièmes des Suisses étaient des sujets. Les institutions de 1848, imposées au pays par les vainqueurs radicaux protestants du Sonderbund, inaugurent l’ère de démocratie semi-directe, avec un gouvernement fédéral longtemps unicolore, majoritaire jusqu’en 1943, et un suffrage féminin acquis encore plus tardivement.

L’imposture des trois bourgmestres

Demander de citer les «trois bourgmestres signataires du Pacte de 1291», comme pour sonder le degré d’adhésion à la pérennité d’une forme improbable de démocratie, relève de l’imposture. La Confédération a consenti 100 millions de francs pour un Dictionnaire historique de la Suisse rédigé par 3000 historiens. Il faut indiquer aux commissions qu’elles peuvent le consulter en ligne. Elles y trouveront que les Trois Suisses, le Pacte ou Guillaume Tell ont une dimension légendaire (de réalité arrangée) ou mythique (de réalité inventée) sur laquelle, justement, il conviendrait d’entendre les candidats, avec l’exigence qu’une telle connaissance historienne soit clairement formulée, après qu’elle a été acquise par les Commissions évidemment. Tout ce que l’école, désormais, enseigne.

Confierait-on un test de chirurgie à des examinateurs ignorants de la chirurgie et des procédés de son évaluation?

Le test devrait donc se construire sur les savoirs des sciences sociales garants d’une éducation à la citoyenneté dont le civisme constitue l’horizon. C’est ce que fait l’école chaque fois quelle conçoit une épreuve sur de telles bases et qu’elle l’apprécie en docimologie: par un questionnement doté de critères communiqués au candidat de manière à éviter les biais d’un jugement arbitraire. C’est dire si l’élaboration et la passation d’un test si déterminant pour une insertion politique, professionnelle et sociale relèvent d’une expertise que les commissions en charge de sa difficile et délicate économie devraient acquérir. Confierait-on un test de chirurgie à des examinateurs ignorants de la chirurgie et des procédés de son évaluation? Les commissions prennent des décisions cruciales au préjudice des candidats par des moyens qui les déconsidèrent autant qu’ils en invalident les résultats.

Quelle caractéristique de la Suisse?

Pour passer, il faut deviner les attentes des questionneurs. Un exemple, tiré d’un scandale qui a récemment défrayé la chronique: «Citez un sport typiquement suisse?» «Que veulent-ils exactement?», se dit la postulante. «Typiquement» ça signifie «caractéristique, symbolique…» dans les dictionnaires. Donc ça pourrait être la gymnastique avec le plus grand nombre d’actifs, 300 000, juste devant le foot, mais pour une discipline qui n’est pas spécifiquement suisse. Alors, peut-être le ski qui a obtenu le plus de médailles aux Jeux mais qui n’est que troisième en nombre de pratiquants après la randonnée et le vélo? Un des jeux nationaux: lancer et lever de la pierre, saut combiné, lutte, lutte suisse, selon la liste officielle de la SFG?

Autant de disciplines à relativement peu de pratiquants, surtout alémaniques, donc pas vraiment représentatives d’un pays multiculturel… C’est sûrement le hornuss qu’ils veulent! Mais, avec ses 5000 actifs, est-ce caractéristique d’un pays pour un jeu plus bernois qu’helvétique et même réputé en voie de disparition…? Alors, il me reste le hockey sur glace et sa plus grande fréquentation par match en Europe. Mais ils n’ont pas dit «populaire»… Allez, je leur propose le ski, avec toutes ses médailles et tous ses pratiquants, ça c’est vraiment caractéristique de la Suisse!

Pas de chance, en Argovie, les membres de la commission chérissent le hornuss et la lutte à la culotte, le fils du président de la Commission est champion régional. Alors qu’à Nyon la Commission est romande: inconnu le hornuss tandis que les trois bourgmestres du Pacte de 1291…, ça parle quand on a été formé à l’école qui enseignait le civisme!

Dossier
Qui veut devenir Suisse ?

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© Gabioud Simon (gam)