Éditorial

Le fair-play financier sifflé hors jeu

ÉDITORIAL. Le mécanisme adopté en 2010 par l’UEFA pour empêcher les grands clubs de dépenser davantage d’argent qu’ils n’en gagnent ne résiste pas aux stratagèmes déployés pour le contourner. C’est l’enseignement majeur des Football Leaks

Pour permettre à Chelsea de remporter la Ligue des champions en 2012, Roman Abramovitch y a injecté 2 milliards d’euros de sa poche, soit 17% de sa fortune. C’était le prix à payer pour porter le club londonien, qu’il avait acheté neuf ans plus tôt, d’un relatif anonymat anglais au sommet du football européen.

Ce même rêve anime aujourd’hui d’autres propriétaires de club. Mais ils ne peuvent plus, comme le multimilliardaire russe, investir personnellement et à perte des sommes colossales. Le fameux fair-play financier de l’UEFA le leur interdit. Voilà pour la théorie. Dans la pratique, plusieurs clubs déploient des trésors d’inventivité pour contourner cette règle adoptée en 2010.

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C’est l’une des principales révélations des Football Leaks, gigantesque fuite d’informations fouillées et exploitées par le consortium European Investigative Collaborations. Les Panama Papers ont mis en évidence en 2016 comment certains font en sorte de verser moins d’argent au fisc; cette nouvelle plongée dans le monde nébuleux des sociétés offshore montre comment d’autres se démènent pour injecter plus d’argent dans leur club de foot. Et pour réduire le fair-play financier à un simple caillou dans leur chaussure.

Pas de sanction majeure

Le Paris Saint-Germain aurait surévalué certains contrats de sponsoring pour masquer une partie des investissements du fonds souverain qatari qui le possède depuis 2011. L’AS Monaco aurait voulu recourir à un montage offshore de sociétés écrans pour dissimuler les «subventions» de son président, Dmitri Rybolovlev. Manchester City utiliserait plusieurs astuces pour camoufler les investissements de son propriétaire, le cheikh Mansour d’Abu Dhabi. Le tout sans sanction majeure à ce stade. L’UEFA marche sur des œufs: en juillet dernier, le Tribunal arbitral du sport a cassé sa décision de priver l’AC Milan de compétitions européennes cette saison. Les autres clubs menacés se tiennent donc prêts à riposter devant la justice aux attaques du fair-play financier.

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Le mécanisme, imaginé par Michel Platini lorsqu’il était à la tête de l’UEFA, répondait à la problématique patente de clubs fonctionnant au mépris de toute logique économique. En 2011, les pertes cumulées des équipes des premières divisions européennes s’élevaient à 1,7 milliard d’euros, un record. Il s’agissait de les empêcher de dépenser davantage d’argent qu’ils n’en gagnent, ceci dans le but de ne pas les laisser s’endetter et, à terme, mettre leur existence en péril.

Une règle trop simple

Ne pas engager 1 franc qu’on n’a pas en poche: la logique préside à la gestion de tous les clubs de village. Mais elle apparaît aujourd’hui un peu simple pour encadrer efficacement la complexité d’un football de très haut niveau qui a moins en commun avec la PME locale qu’avec les multinationales de la finance globalisée.

Dès 2016, Arsène Wenger déplorait dans nos colonnes la difficulté d’appliquer le fair-play financier, dont il était «un fervent défenseur», face à des clubs dotés d’une «organisation juridique qui offre toujours une solution pour contourner la règle». Aujourd’hui, si l’UEFA est attachée à son projet, elle devra le repenser.

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