Par définition, le processus d'impeachment est intensément politique: l'accusé est le président, l'accusateur la Chambre des représentants et c'est le Sénat qui rend un verdict de culpabilité ou d'innocence. Seuls les crimes ou délits graves (high crimes and misdemeanors) justifient la destitution du président et il semble bien qu'il doive s'agir de crimes contre l'Etat. Le texte original de la Constitution américaine, issu des plumes de Madison et de Jefferson entre autres, parlait de high crimes and misdemeanors against the United States. En fin de procédure, ce que nous appellerions une commission de rédaction – un groupe de travail veillant à la qualité littéraire du texte et à sa clarté – supprima la phrase against the United States pas pour changer le sens du texte mais parce que, semble-t-il, cette adjonction lui paraissait superflue, la procédure ne pouvant par définition concerner que des crimes contre l'Etat.

Au-delà du brouhaha politique et médiatique de ce procès, il faut donc porter un regard froid sur les faits pour voir s'ils justifient la destitution du président Clinton. Un tel regard n'est pas aisé car nous en sommes à quelque 60 000 pages de sténogrammes et autres documents. L'analyse qui suit est basée sur le rapport de la commission judiciaire de la Chambre des représentants, sur les mémoires de l'accusation et de la défense au procès, ainsi que sur une partie des sténogrammes importants.

Soulignons au passage l'exceptionnelle transparence du système américain: tout le dossier est disponible sur Internet. Il suffit d'avoir la curiosité de chercher un peu. Si, à Dieu ne plaise, nous devions avoir une nouvelle affaire Kopp, les procès-verbaux d'audience seraient-ils sur le Net pendant le procès?

1) Un grain de sable nommé Paula Jones

Le 6 mai 1994, Paula Jones fait un procès civil à Clinton, pour harcèlement sexuel. Elle allègue une violation de ses droits civils fédéraux car, en 1991, Clinton, alors gouverneur de l'Etat d'Arkansas, l'aurait fait amener dans sa chambre d'hôtel par un garde afin de lui adresser une proposition obscène qu'elle aurait rejetée.

Le président fait valoir son immunité de juridiction: pendant qu'il est en fonctions – huit ans au maximum –, il doit être à l'abri de procès civils le mettant personnellement en cause car, à défaut, il devient impossible de gouverner. Le 27 mai 1997, à l'unanimité de ses neuf membres, la Cour suprême des Etats-Unis rejette cet argument et autorise la continuation du procès.

L'affaire est pendante devant une Cour fédérale de l'est de l'Arkansas et la juge Suzanne Webbber Wright, se fondant sur l'arrêt de la Cour suprême, ordonne en conséquence au président de répondre aux questions que les avocats de Paula Jones vont vouloir lui poser. Dans les affaires de harcèlement sexuel, il est tout à fait admis qu'on interroge le défendeur sur son comportement en général, afin de voir si l'on est en présence d'un harceleur invétéré.

Or, depuis novembre 1995, l'alerte quinquagénaire a une liaison avec Monica Lewinsky, une stagiaire de la Maison-Blanche – et donc une employée du gouvernement américain – qu'il verra en tête-à-tête 21 fois au moins, dont en tout cas 11 rencontres à connotation sexuelle dans le bureau du président, auxquelles s'ajoutent encore 55 conversations téléphoniques, dont 17 fort salaces nous dit-on, et des échanges de cadeaux: 24 venus du président et 40 de Monica.

En automne 1997 cependant, leur liaison est pratiquement terminée. Monica travaille au Pentagone et elle cherche un emploi rémunérateur à New York.

S'il y a quelque mauvais goût à faire des galipettes dans le bureau d'Abraham Lincoln et de Franklin Roosevelt, il est évident que tout cela était bel et bien relevant dans le procès que faisait Paula Jones, car un président capable d'abuser de la sorte d'une stagiaire de 21 ans, qui aurait largement pu être sa fille, montrait sans conteste une regrettable tendance au harcèlement sexuel.

2) Le 5 décembre 1997: Monica est sur la liste des témoins

Le 5 décembre 1997, Monica demande à la secrétaire de Clinton, Betty Currie, si elle peut voir le président le lendemain, qui est un samedi. La jeune stagiaire a décidément ses entrées à la Maison-Blanche. Betty rétorque qu'il sera en réunion avec ses avocats toute la journée.

Le même jour, les avocats de Paula Jones faxent à la Maison-Blanche la liste des témoins, qui comprend Monica, ce qu'elle ignore encore.

Le lendemain matin, Monica vient à la Maison-Blanche, avec une lettre de rupture et un cadeau pour Clinton. Elle parle avec des agents du service secret et l'un deux lui révèle que Clinton, loin d'être avec ses avocats, reçoit une femme. Furieuse, elle téléphone à Betty Currie pour se plaindre. Furieux aussi, le président la morigène vertement et il menace de licencier sur-le-champ l'indiscret agent! Mais il téléphone ensuite à Monica, qu'il fait venir cet après-midi-là, pour une rencontre qu'elle qualifiera de «douce» et d'«affectueuse». Bill, soulagé à tous égards, renonce à licencier son collaborateur trop bavard, mais il glisse au capitaine Jeffrey Purdie: «J'espère que vous saurez être discret.»

La question est donc de savoir si Clinton s'est montré «affectueux» parce qu'il avait entre-temps appris que Monica était sur la liste des témoins. Il l'a contesté devant le grand jury le 17 août 1998, mais dans une déposition antérieure en janvier, il avait dit avoir eu connaissance des noms avant de voir la liste elle-même.

3) Betty Currie cherche un job pour Monica

Depuis juillet 1997, Monica cherche un job bien payé à New York. Le président avait promis de l'aider et Betty Currie lui avait organisé un rendez-vous avec Vernon Jordan en novembre. Jordan, ami proche de Clinton, est un des hommes les plus influents des Etats-Unis.

La rencontre du 20 novembre ne dura cependant que vingt minutes et Jordan, probablement conscient de la nature réelle de la relation entre cette jeune stagiaire et son ami de président, ne fera rien d'autre que de lui prodiguer des bonnes paroles.

Mais le 6 décembre, lors de la rencontre «affectueuse», Monica mentionne qu'elle n'arrive pas à atteindre Jordan. Le président répond: «O.K. je vais m'en occuper» et cinq jours plus tard Monica est reçue par Jordan, qui lui donne une liste de gens à contacter, puis il téléphone à deux employeurs potentiels et le jour même il rend compte à Clinton par téléphone!

Or le 11 décembre – jour où Jordan se démène soudainement pour aider Monica – c'est aussi la date à laquelle la juge Webber Wright ordonne à Clinton de fournir toutes explications utiles sur toute autre employée du gouvernement avec laquelle il aurait pu avoir ou aurait une liaison.

L'accusation soutient donc qu'à partir de cette date en tout cas, il fallait aider Monica pour qu'elle accepte de protéger Bill dans la procédure Jones contre Clinton.

4) La conversation fatidique du 17 décembre

Le 17 décembre, à 2 heures du matin, le président appelle Monica pour lui dire qu'il a de «mauvaises nouvelles»: le frère de Betty Currie était mort dans un accident de voiture et il a, lui, «le cœur brisé» car le nom de Monica figure sur la liste des témoins dans l'affaire Jones. D'après la déclaration de Monica du 6 août 1998, elle demande alors au président ce qu'elle doit faire et Clinton rétorque qu'elle pourrait signer un affidavit, c'est-à-dire une déclaration sous serment. L'accusation soutient qu'il s'agissait forcément d'un faux affidavit car il n'était pas question pour Clinton que Monica dise la vérité. La défense rétorque que Monica elle-même a déclaré plusieurs fois que jamais personne ne lui avait demandé de mentir.

Toujours au téléphone, Bill suggère, semble-t-il, que Monica pourrait «toujours dire que tu venais voir Betty ou m'amener du courrier» et Monica lui promet qu'elle nierait toujours qu'ils aient eu une liaison, ce à quoi il rétorque: «C'est bien.»

Devant le grand jury, Clinton n'a pas nié cette conversation, mais il a déclaré ne plus s'en souvenir et ne plus savoir ce qui s'était dit.

Malheureusement pour lui, certaines de ses déclarations antérieures montrent bien que lui-même a essayé d'accréditer la fable des visites destinées à Betty, sachant que la liste des visiteurs porterait forcément de nombreuses références à Monica. Ainsi de sa déposition du 17 janvier:

Question: Monsieur le Président, quand avez-vous parlé pour la dernière fois avec Monica Lewinsky?

Réponse: J'essaie de me rappeler. Probablement un peu avant Noël. Elle est venue voir Betty avant Noël. Elle lui parlait et j'ai passé par là et je l'ai saluée.

Question: Monsieur le Président, avez-vous jamais été seul avec Monica Lewinsky dans quelque pièce que ce soit à la Maison-Blanche?

Réponse: Je crois que j'ai déjà répondu. Je crois qu'il y a, c'est... je n'ai pas de souvenir précis, mais il me semble qu'elle était de service une fois ou deux, travaillant pour le bureau des affaires législatives et elle m'a amené deux ou trois choses à signer, quelque chose le week-end. J'ai un souvenir général de ça.

Question: Est-ce que vous vous souvenez de ce qui a été dit pendant ces rencontres?

Réponse: Non. Vous savez, juste une conversation. Je ne me souviens pas.

5) Le 19 décembre 1997: Monica est sous mandat!

Aux Etats-Unis, on appelle subpoena (littéralement «sous peine de») le mandat de comparution, c'est-à-dire l'ordre qu'un tribunal adresse à une personne de comparaître pour être entendue comme témoin. Monica en reçoit un le 19 décembre pour le 23 janvier 1998. On lui ordonne aussi de produire tous éventuels cadeaux reçus du président. Elle appelle Jordan, qui la reçoit le jour même. Elle est paniquée et Jordan appelle Clinton pour lui dire qu'elle est sous mandat. Jordan, à qui elle confesse être encore «obsédée» par le président, lui trouve un avocat et le soir même il rencontre Clinton à qui il fait part de sa conversation avec Monica. Le président déclare ne plus se souvenir de cet entretien.

Dans sa déclaration du 3 mars 1998, Jordan confirme qu'il a bien eu lieu: Monica lui a même demandé s'il pensait que Bill quitterait Hillary pour elle. Clinton le conteste mais, devant le grand jury le 17 août, il finit par dire «qu'il se souvient maintenant» de sa conversation avec Jordan mais qu'il en a oublié le contenu. Absurde dit l'accusation: eu égard à la teneur de la conversation, qui comportait un danger mortel pour lui, Clinton s'en souvenait forcément et ses déclarations sont donc un faux témoignage.

6) Le 28 décembre: la fidèle Betty cache les cadeaux sous son lit!

D'après Monica, ce jour-là, elle fait part au président du fait qu'elle est sous mandat et qu'elle doit produire les cadeaux. Elle évoque l'idée de les donner à Betty et Clinton rétorque: «Je ne sais pas» ou «Laisse moi y penser». Le jour même, Betty l'appelle en lui disant qu'elle pensait que Monica avait «quelque chose pour elle». La fidèle Betty ne se souvient plus de ce qui s'est dit mais elle reprend bien les cadeaux et les cache sous son lit, y compris, bizarrement, des cadeaux faits le jour même.

Parmi ceux-ci, un ours en peluche, symbole de la force, dans lequel l'accusation veut voir la preuve que Bill et Monica auraient «ensemble» la force de résister même à un subpoena. Et pourtant, dans ses déclarations de janvier 1998, Clinton est des plus vagues sur les cadeaux:

Question: Bon, est-ce qu'il vous est arrivé de faire des cadeaux à Monica Lewinsky?

Réponse: Je ne me souviens pas. Est-ce que vous savez quels cadeaux?

Question: Une épingle à chapeau?

Réponse: Je ne… je ne me souviens pas. Mais c'est certainement possible.

7) Le faux témoignage de Monica

Le 5 janvier 1998, Monica va chez son avocat, Frank Carter. Il a préparé un projet d'affidavit, mais, en bon professionnel, il veut protéger sa cliente contre les risques d'un faux témoignage et il lui pose donc des questions sèches sur la manière dont elle a été aidée pour obtenir son emploi. Monica appelle alors Betty pour lui dire qu'elle voulait parler avec le président avant de signer quoi que ce soit.

D'après sa déclaration, elle évoque avec Clinton non pas le contenu – mensonger – de l'affidavit, mais bien ce qu'elle pourrait répondre si on lui demande comment diable elle a eu un travail au Pentagone. Toujours d'après elle, le président répond: «Tu pourras toujours dire que tu l'as eu par les gens du bureau des affaires législatives.»

Le lendemain, elle prend le projet d'affidavit chez son avocat et en fait une copie pour Vernon Jordan. Ils en discutent le contenu, enlèvent un paragraphe ici ou là d'après elle, ce que Jordan conteste, tout en admettant qu'il a parlé de l'affidavit en termes généraux avec le président.

Le 7, elle signe le faux affidavit et, le 8, elle se présente chez MacAndrews & Forbes à New York, une société figurant dans la liste des 500 entreprises américaines les plus importantes. Les choses se passent mal et elle appelle Jordan, qui parle au patron de MacAndrews & Forbes. On la convoque à nouveau; on lui offre un emploi; Jordan téléphone à Betty Currie le jour même et laisse le message suivant: «Dis au président mission accomplie!»

Dans sa fausse déclaration sous serment, Monica s'exprime ainsi: «Je n'ai jamais eu de relations sexuelles avec le président, il ne m'a pas proposé d'en avoir, il ne m'a pas offert de travail ou d'autres avantages en échange d'une relation sexuelle, il ne m'en a pas refusé parce que j'aurais écarté ses avances.» Seule la dernière partie de la phrase a un vague rapport avec la vérité. Pour l'accusation le faux affidavit n'est qu'un élément d'un plan machiavélique destiné à égarer la justice lors de la déposition de Clinton dans l'affaire Jones, agendée pour le 17 janvier.

8) Le 17 janvier: les mensonges du président

Ambiance exceptionnelle pour la déposition de Clinton le 17 janvier. La juge Suzanne Webber Wright est là en personne alors que normalement les «dépositions» – c'est-à-dire les déclarations recueillies par les avocats avant l'audience de jugement – se tiennent sans le juge. Sa présence est bien sûr due à la qualité du défendeur, le président des Etats-Unis en exercice.

Quand les avocats de Paula Jones veulent l'interroger sur ses liens avec Monica, l'avocat de Clinton, Me Robert Bennett – qui ne sait pas que l'affidavit est un faux –, soulève une objection. Il fait valoir que tout cela n'est pas significatif, car il y a déjà au dossier une déclaration sous serment de la personne concernée établissant que jamais elle n'a eu de liaison avec le président.

La déposition est filmée en vidéo: on voit le regard du président pendant que Bennett – en toute bonne foi – s'oppose à ces questions. Clinton est avocat et professeur de droit. Il sait que son défenseur est en train d'utiliser un faux. Et, pourtant, il regarde et il se tait. Puis quand Me Bennett lui demande:

Question: Au paragraphe 8 de son affidavit, elle déclare ceci: «Je n'ai jamais eu de relations sexuelles avec le président, il ne m'a pas proposé d'en avoir, il ne m'a pas offert de travail ou d'autres avantages en échange d'une relation sexuelle, il ne m'en a pas refusé parce que j'aurais écarté ses avances.» Est-ce que cette déclaration est véridique et exacte selon vous?

Réponse: C'est absolument vrai.

Mais la juge Webber Wright laisse les avocats de Paula Jones interroger le président sur ses rapports avec Monica malgré l'objection de Me Bennett et jamais l'adage selon lequel un menteur est prisonnier de son mensonge ne fut plus exact:

Question: Est-ce que vous avez eu une liaison extraconjugale avec Monica Lewinsky?

Réponse: Non.

Question: Si elle avait dit à quelqu'un qu'elle avait bien eu une liaison sexuelle avec vous depuis novembre 1995, ce serait un mensonge?

Réponse: Ce n'est certainement pas la vérité. Ce ne serait pas la vérité.

Question: Je pense que j'ai utilisé le terme «liaison sexuelle». Et, pour que le procès-verbal soit tout à fait clair, avez-vous jamais eu avec Monica Lewinsky des relations sexuelles selon la définition corrigée par la Cour qui figure à l'annexe 1?

Me Bennett: Objection, je ne pense pas qu'il puisse se rappeler...

Le juge: Bon, c'est vraiment une définition courte. Il peut et je vais autoriser la question, mais vous pouvez montrer au témoin la définition de l'annexe 1.

Réponse: Je n'ai jamais eu de relations sexuelles avec Monica Lewinsky. Je n'ai jamais eu de liaison avec elle.

9) Tel est pris qui croyait prendre

Ce que le président ignore probablement le 17 janvier c'est que le procureur Starr, qui veut sa peau, vient de demander le jour précédent à Janet Reno, procureur général des Etats-Unis, le droit d'élargir son enquête à une possible entrave à l'action de la justice. Reno, comme elle en a le devoir, soumet la requête à une délégation de trois juges fédéraux qui l'approuvent. Car, le 12 janvier, Linda Tripp, devenue amie de Monica, a contacté Starr pour lui offrir ses services. Le 13, pourvue d'un enregistreur par le FBI, elle a une conversation avec Monica, qui lui fait des confidences: la machine infernale est en marche.

Hasard ou fuite intentionnelle, le Drudge Report du 19 janvier – un des nouveaux médias sur Internet qui fait dans le scandale permanent – révèle que Newsweek aurait eu vent de la liaison avec Monica et se préparerait à y consacrer un article. Le 21 effectivement, la presse évoque cette possibilité.

D'après l'accusation, Clinton se lance alors dans une tentative désespérée pour mentir à ceux de ses proches dont il sait qu'ils vont témoigner, de manière à ce que ceux-ci répètent les mensonges qu'il leur aura soigneusement distillés. Ainsi, pendant le week-end du 18 janvier, le président appelle sa secrétaire chez elle, ce qu'il n'avait jamais fait jusque-là. Il lui demande de venir le lendemain et il lui «rappelle» n'avoir jamais été seul avec Monica, avoir toujours eu Betty avec eux, ne jamais avoir porté la main sur elle et d'ailleurs, elle, Betty, pouvait de toute façon tout entendre, n'est-ce pas?

Subornation de témoin, crie l'accusation! Simple précaution, rétorque la défense mais les déclarations de Betty Currie devant le grand jury ne sont guère ambiguës:

Question: Serait-il alors équitable de dire – sur la base de ces cinq points qu'il vous rappelait et de son attitude à ce moment-là – qu'il vous disait... qu'il voulait que vous soyez d'accord avec cette déclaration?

Réponse: Je ne peux pas répondre pour lui, mais...

Question: Comment avez-vous pris cela? Parce que vous nous avez dit durant nos rencontres préliminaires ces derniers jours que c'est comme ça que vous l'aviez pris.

Le témoin hoche la tête.

Question: Vous hochez la tête pour dire oui, n'est-ce pas?

Réponse: C'est exact.

Question: O.K. pour ce qui est de la déclaration du président qui vous disait: «Tu te souviens que je n'ai jamais été seul avec Monica Lewinsky, n'est-ce pas?» Est-ce que c'était une déclaration dont, pour vous, il voulait que vous l'approuviez?

Réponse: Correct.

Quand on lui pose – devant le grand jury cette fois-ci – la même question, Clinton affirme:

Réponse: Je ne voulais pas faire dire à Betty Currie quelque chose de faux. J'essayais d'avoir autant d'informations que je le pouvais (...). Je pensais que nous allions être bombardés de commentaires de presse et je cherchais à rafraîchir ma mémoire sur les faits.

En même temps, Clinton cherche à tout prix à découvrir à qui Monica est en train de faire des confidences, car, pour que le Drudge Report fasse état de leur liaison, il faut forcément qu'elle ait parlé à quelqu'un. Ainsi, le 19 janvier, Betty Currie appelle cinq fois Monica sur sa messagerie entre 7 heures et 8 h 42! A 8 h 56, le président appelle Jordan, qui se met lui aussi en chasse de la petite stagiaire: en vingt minutes, il téléphone trois fois à la Maison-Blanche, laisse un message à Monica sur son bip et appelle son avocat.

Dans l'après-midi, Jordan apprend que Monica a changé d'avocat et un déluge d'appels à la Maison-Blanche s'ensuit, comme si – il le conteste – Jordan voulait avertir le président que les choses se gâtaient.

Le 21 janvier, le Washington Post publie un article intitulé: «Clinton accusé d'avoir insisté pour que sa collaboratrice mente; Starr enquête pour savoir si le président a dit à une femme de nier une liaison en parlant avec les avocats de Paula Jones».

Le fait est que plusieurs des entretiens que le président a ce jour-là et le lendemain avec ses proches collaborateurs, Erskine Bowles, John Podesta et Sydney Blumenthal, ne sont pas en sa faveur. A Blumenthal par exemple, il raconte la main sur le cœur que Monica l'a provoqué, qu'il s'est refusé à elle et qu'elle l'a alors menacé de dire à tout le monde qu'elle avait une liaison avec lui. Il ajoute:

«Je me sens comme un personnage dans un roman. Je me sens comme quelqu'un qui est entouré par une force oppressive qui crée un mensonge autour de moi et je ne peux pas faire sortir la vérité. Je me sens comme un personnage de Darkness at noon.»

L'honnête Blumenthal croit naturellement la version du président et son témoignage devant le grand jury le confirme:

Question: En réponse à ma question pour savoir comment vous avez réagi à l'histoire du président sur une menace ou une discussion de menace de Mlle Lewinsky, vous avez dit que vous ne vous en souveniez pas spécifiquement. Est-ce que vous vous souvenez de votre réponse en termes généraux?

Réponse: J'étais généralement en sympathie avec le président. Et bien sûr j'ai cru son histoire. Elle venait vraiment du cœur, il m'ouvrait son cœur et je l'ai cru.

10) Clinton témoigne devant le grand jury et le piège se referme

Le 17 août 1998, après six convocations, le président témoigne devant le grand jury, bien qu'en réalité il reste à la Maison-Blanche qui est reliée par vidéo avec le grand jury. Il s'engage naturellement à dire, cette fois-ci, la vérité et il commence par lire une déclaration admettant qu'il avait bel et bien eu une liaison «inappropriée» avec Mlle Lewinsky. Le texte a été concocté par David Kendall et il vise à protéger le président contre l'accusation de faux témoignage. Naturellement, l'accusation ne s'en contente pas et, à dix-neuf reprises, plutôt que de répondre à une question précise – et dangereuse –, le président devra dire qu'il s'en réfère à sa déclaration préliminaire. Pour le reste, il va se contorsionner entre ses mensonges précédents mais toute son intelligence et son habileté n'y suffisent guère. Exemple:

Question: Vous souvenez-vous avoir nié l'existence d'une liaison avec Monica Lewinsky en parlant à Harry Thomasson, Erskine Bowles, Harold Ickes, M. Podesta, M. Blumenthal, M. Jordan ET Betty Currie? Vous souvenez-vous avoir nié l'existence d'une relation sexuelle avec Monica Lewinsky en leur parlant?

Réponse: Je me souviens avoir dit à certains d'entre eux que je n'avais pas de liaison avec Monica Lewinsky ou que je n'avais pas eu de relations sexuelles avec elle. Et je crois, monsieur, que... il faudra que vous leur demandiez ce qu'ils ont pensé. Mais j'employais ces mots de la manière dont on les utilise normalement. Il faudra leur demander à eux ce qu'ils ont pensé.

Question: S'ils ont témoigné que vous aviez nié une relation sexuelle avec Monica Lewinsky ou s'ils nous ont dit que vous l'avez niée, dans les jours qui ont suivi les articles, avez-vous une raison quelconque de douter de leur témoignage?

Réponse: Non… (…)

Question: Vous ne vous souvenez pas avoir nié toute forme d'activité sexuelle, de n'importe quelle façon, y compris des fellations, correct?

Réponse: Je me souviens avoir fait certaines dénégations auprès de gens dont je pensais qu'ils devaient les entendre mais j'ai essayé d'être prudent et exact et je ne me souviens pas de ce que j'ai dit à John Podesta.

Question: Vous les avez niées ou pas, monsieur le Président?

Réponse: Laissez-moi terminer. Alors, quoi... je ne voulais pas induire mes amis en erreur, mais je voulais chercher le moyen de le dire. Aussi, franchement, je ne voulais pas faire d'eux des témoins parce que je... et bien sûr ils sont devenus des témoins.

Question: Vous saviez qu'ils seraient témoins...

Réponse: Et alors...

Question:… témoins, n'est-ce pas?

Réponse: Et alors je leur ai dit des choses qui étaient vraies sur cette relation. Que j'ai dit, il n'y a rien entre nous. C'était vrai. J'ai dit je n'ai pas eu de relation sexuelle avec elle de la façon dont je définis ce terme. C'était vrai. Et est-ce que j'espérais n'être jamais ici aujourd'hui à témoigner? Bien sûr!

L'étrange argument de Clinton ce jour-là consiste en effet à prétendre que la définition du terme «relations sexuelles» utilisée dans le procès Jones visait le contact avec les organes sexuels de la partenaire dans l'intention de lui procurer plaisir ou satisfaction, mais que comme c'était elle qui était en contact avec ses organes sexuels à lui, lui n'avait pas de relations sexuelles avec elle au sens de la définition et que par conséquent, il ne commettait pas de faux témoignage en niant l'existence d'une relation car on lui demandait si lui en avait une avec elle, mais non pas elle avec lui…

11) Le vote

Le 19 décembre 1998, après treize heures et demie d'un débat partisan et acrimonieux, la Chambre des représentants vote la mise en accusation (impeachment) de Clinton pour fausses déclarations sous serment et entrave à l'action de la justice. William Jefferson Clinton devient le premier président de ce siècle à être jugé par le Sénat, son infortuné prédécesseur Richard Nixon ayant, lui, démissionné avant le procès qu'on s'apprêtait à lui intenter dans l'affaire du Watergate.

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