Incidences

Les faits sont têtus: il n’y a pas eu d’accord secret en 1970

François Nordmann revient sur les allégations qui prêtaient à Pierre Graber un rôle dans de prétendus accords avec l’OLP

Il n’y a pas eu «d’accord secret» conclu en septembre 1970 à Genève entre Farouk Kaddoumi et des représentants suisses. Telle est la conclusion particulièrement claire à la page 25 du rapport rendu par le Groupe de travail interdépartemental. Il s’agissait de répondre à une double question: y a-t-il a eu un accord entre Pierre Graber et Farouk Kaddoumi, haut responsable de l’OLP, pendant la crise du mois de septembre 1970 (enlèvement d’un avion de Swissair dans le désert jordanien de Zarqa)?; le cas échéant, un tel accord aurait-il interféré avec l’enquête pénale initiée quelques mois plus tôt au sujet du crash de Würenlingen (explosion en vol d’un Coronado de Swissair le 21 février 1970?) Marcel Gyr, auteur du livre Les années de terreur sur la Suisse, le prétend. En s’appuyant sur des faits précis et non sur des hypothèses, le groupe de travail lui oppose un démenti cinglant.

Le groupe de travail signale cependant qu’il n’a pas pu consulter «les notes manuscrites» d’une source mystérieuse dont la NZZ tient à préserver l’anonymat et qui ne s’est pas avancée d’elle-même (pourquoi si timide, quarante-cinq ans plus tard?).

Il n’y a pas eu non plus d’entrave de la part du Conseil fédéral aux enquêtes et procédures des autorités de poursuite pénale contre les auteurs de l’attentat de Würenlingen (explosion en vol d’un Coronado de Swissair le 21 février 1970).

Des centaines de documents ont été dépouillés et analysés, procès-verbaux du Conseil fédéral et diplomatiques, fiches de police, agendas, dossiers personnels provenant de plusieurs archives. Le fil des événements est reconstitué à l’aide de deux chronologies accompagnées de rapports de synthèse sur les éventuelles visites de Farouk Kaddoumi. C’est un travail méthodique, critique, factuel et complet.

M. Gyr, qui a eu le mérite de jeter un coup de projecteur sur cette période sombre tend aujourd’hui à semer le doute, faute d’apporter la preuve de ses allégations. Il fait grand cas d’un témoin surgi in extremis, qui a surpris des conversations entre son père, Armand Bernath et Pierre Graber, amis d’enfance, à l’été 1970 à Cully. Conscient de la menace imminente qui pesait sur la Suisse et de ses responsabilités, le ministre lui demandait s’il pouvait lui recommander d’éventuels interlocuteurs palestiniens tout en évoquant les réticences de ses collègues du Conseil fédéral à cet égard. Armand Bernath ne disposant pas lui-même de telles relations, il suggéra de s’adresser à Jean Ziegler, tout en insistant pour que le Conseil fédéral soit informé. Mais on est là dans la période précédant le détournement de Zarqa.

Or ce n’est un secret pour personne que le DPF (ancêtre du DFAE actuel) cherchait le contact avec des organisations palestiniennes depuis la fin de 1969. Jean Ziegler lui-même en fait état dans un article de la Weltwoche du 21 août 1970! Il s’agit d’écarter le spectre d’un nouvel attentat contre les lignes aériennes suisses. Faut-il pour cela aller jusqu’à libérer les terroristes de l’attentat de Kloten du 18 février 1969 (attaque armée contre un appareil israélien au sol)? La Suisse, sollicitée à cet égard, ne saurait l’envisager. Elle sait d’autre part que l’OLP ne contrôle pas les mouvements les plus radicaux.

La menace se précisant, le Conseil fédéral débat de la sécurité aérienne le 21 août. A cette occasion Pierre Graber le renseigne sur les contacts pris par le DFAE tout au long de l’année.

Le 28 août les autorités zurichoises et fédérales se mettent d’accord sur la procédure à suivre en cas de détournement d’avion.: les détenus seront libérés si l’avion et les passagers rentrent sains et saufs.

Le détournement redouté se produit le 6 septembre, ouvrant une nouvelle phase de la crise. Celle au cours de laquelle le fameux accord avec Farouk Kaddoumi aurait été scellé: mais il n’y a pas eu d’accord.

Publicité