Éditorial

«Fake news» et spaghettis

A l'ère des réseaux sociaux, jamais la nécessité d’un regard critique sur la fabrique de l’information n'a été si nécessaire

«Cette année au Tessin, la récolte des arbres à spaghetti a été particulièrement abondante». Le 1er avril 1957, la BBC diffusait l’un des canulars les plus fameux de l’histoire de la télévision. Tourné sur les bords du lac de Lugano, ce reportage de l’émission «Panorama» racontait en trois minutes le quotidien bucolique d’une famille suisse de cueilleurs de spaghetti.

Déjà, l’idée de donner une leçon de méfiance

Huit millions d’Anglais virent l’émission. Dans les heures qui suivirent, la chaîne reçut des centaines de coups de téléphone de téléspectateurs désireux d’en savoir plus sur cette prometteuse activité agricole. Les pâtes n’étaient pas encore un aliment courant au sein des ménages anglais, consommées le plus souvent en conserve. La sacro-sainte télévision, nouveau média d’alors et véhicule de Vérité, entrait alors de plain-pied dans les foyers. «Placez un morceau de spaghetti dans de la sauce tomate et soyez optimistes», leur répondit la chaîne. Plus tard, le producteur de l’émission justifia sa démarche comme une leçon citoyenne: «Ce fut une bonne idée pour les gens de savoir qu’ils ne pouvaient pas croire tout ce qu’ils voyaient à la télévision.»

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Soixante ans plus tard, les moyens de communication ont changé. La vertigineuse horizontalité d’Internet, où toutes les informations se valent, a remplacé la verticalité de la télévision centrale. Les réseaux sociaux et leurs bulles de filtres, qui nous confortent dans nos opinions, ont pris le pouvoir. La désinformation, les fameuses «fake news», ont envahi nos murs Facebook. Jamais la nécessité d’un regard critique sur l’information, à la manière de la leçon citoyenne du producteur de la BBC, n’aura été aussi impérieuse.

L’importance d’un lectorat critique

Pour appréhender ce nouveau monde, la capacité à apprécier les sources d’information doit être renforcée au sein du système scolaire. Peu importe que cette information soit produite par des amateurs (blogueurs, youtubeurs, etc.) ou des professionnels. La fabrique de l’esprit critique passe aussi par une compréhension accrue des enjeux technologiques. Facebook compte des millions d’utilisateurs en Suisse, mais rares sont les gens aujourd’hui capables d’expliquer son fonctionnement.

Le journaliste, lui, aura tout à gagner avec des lecteurs plus critiques envers son travail: ceux-ci lui imposeront une vigilance accrue, un professionnalisme renforcé. Ils seront mieux à même de percevoir sa valeur ajoutée ou de pointer ses erreurs. Car sans lecteur éclairé, l’information et le journalisme ressembleront à un indigeste plat de spaghetti.

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