Incidences

Fallait-il réagir autrement à la chute du mur de Berlin?

OPINION. Les Européens ont fait le choix de protéger les pays de l’Est, à défaut de pouvoir mieux coopérer avec Moscou, écrit notre chroniqueur François Nordmann. Peut-on le leur reprocher?

Il y a trente ans, la liberté finissait par s’imposer en Europe au cours d’événements dramatiques qui se sont succédé rapidement. L’URSS a renoncé à réagir par la force aux manifestations hostiles au régime communiste qui se déroulaient dans les villes d’Allemagne de l’Est: Gorbatchev et son entourage savaient qu’une intervention armée aurait mis fin aux réformes en Union soviétique, à la perestroïka. Les conservateurs et le KGB auraient repris l’URSS en main si la répression s’était abattue sur l’Europe centrale, comme le préconisait la direction de l’Allemagne de l’Est. Six mois plus tard, le mur de Berlin tombait et la liberté triomphait en Europe de l’Est.

Aujourd’hui, de nouveaux mouvements de foule se déroulent au Chili, au Liban, en Irak, et bien sûr à Hongkong, animés par la revendication d’égalité et de liberté, qui ont en commun un mode d’organisation maîtrisé à partir des réseaux sociaux.

Quelques hommes déterminés

Pour revenir à 1989, l’Occident a-t-il failli face à la nouvelle donne qui préludait à la réunification de l’Europe? Il possédait une incontestable force d’attraction – la sécurité, la démocratie, le modèle de liberté du marché, le développement économique. Mais la situation qui se créait soudain comportait trop d’inconnues, trop de risques aussi pour permettre une réponse forte et généreuse. L’effondrement du communisme, les réformes en URSS, le renforcement de l’Allemagne, qui devenait la puissance centrale en Europe, plaçaient les dirigeants et les peuples dans des dilemmes et des incertitudes inédits depuis quarante-cinq ans. Comment redéfinir les intérêts des uns et des autres et profiter des possibilités qui s’ouvraient tout en évitant les dangers découlant de la présence de deux armées de part et d’autre du Rideau de fer réduit en lambeaux?

Quelques hommes déterminés ont pris le taureau par les cornes – posant des actes à la hauteur du défi historique qui se présentait. Le chancelier Kohl, le président George W. Bush, Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste de l’URSS et, avec plus de réticences, Margaret Thatcher et François Mitterrand ont jeté les bases de la réunification allemande et de l’intégration ultérieure des Etats libérés d’Europe centrale et orientale dans le système de sécurité et de prospérité du reste de l’Europe, soit l’OTAN et l’Union européenne. Quant à la Russie elle-même, ces pays ont d’abord financé le retrait de ses troupes et l’ont traitée comme une puissance, certes affaiblie, mais qui aspirait à devenir un partenaire, sur le triple plan de la sécurité, de la construction démocratique et du développement économique. Etait-ce une erreur? Parallèlement, les réformes entreprises par Gorbatchev allaient d’abord durcir les conditions de vie en URSS et permettre l’émergence des oligarques.

Coopération hasardeuse avec Moscou

Les historiens débattent quant à savoir si les ministres allemand et américain, MM. Genscher et Baker, se seraient engagés envers leurs interlocuteurs soviétiques à brider l’expansion de l’OTAN à l’Est. Si des conversations ont pu avoir lieu dans ce sens, elles n’ont jamais été formalisées dans un document. Et les conditions qui auraient favorisé une telle évolution, pour peu qu’elles aient été effectivement prises en compte, ont disparu face à un bouleversement imprévu de la carte de l’Europe: l’effondrement de l’URSS à fin 1991, facteur d’instabilité supplémentaire. La décennie Eltsine qui a suivi a été chaotique sur le plan intérieur sans affecter la poursuite de la coopération avec l’Occident, toujours sur les mêmes prémisses. Il en est résulté de profonds déséquilibres qui ont fini par fausser les relations entre les pays industrialisés et la Fédération de Russie. Celle-ci a changé d’orientation dès l’arrivée du président Poutine en l’an 2000. Le pays n’était plus candidat à la démocratie, récusant puis combattant ce modèle, tournant au contraire au régime autoritaire, réformant son armée et se rapprochant de la Chine. Les Européens ont préféré assurer la protection des pays qui avaient fait partie de l’empire soviétique et se sentaient menacés plutôt que de se lancer dans une coopération hasardeuse avec Moscou. Peut-on le leur reprocher? Aujourd’hui, une autre approche est-elle possible?


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