Livres

Fallait-il vraiment dévoiler l’identité réelle d’Elena Ferrante?

Un journaliste italien affirme savoir qui se cache derrière le pseudonyme de l'auteure à succès de la saga napolitaine «L'Amie prodigieuse». Il a épluché les comptes de la maison d'édition pour le découvrir. Le monde littéraire dénonce la méthode inquisitrice et les réseaux sociaux, citant Bansky, semblent aimer l'idée de l'anonymat

L’affaire pourrait s’intituler «Le scoop insignifiant». Dimanche dans «Il Sole 24», un quotidien économique, le journaliste Claudio Gatti affirme détenir la preuve de la réelle identité d’Elena Ferrante, romancière plébiscitée dans le monde entier – 2,5 millions d’exemplaires vendus, et traduits en 42 langues.

Depuis 1991, l’auteure de la saga napolitaine «L’Amie prodigieuse» refuse en effet de dévoiler son identité. Pas de photo, de séance de dédicace, de télévision, de festival ou de promotion pour celle qui figure sur la liste du Nobel de littérature 2016. Au départ, c’est la timidité qui a présidé à son choix. Par la suite, comme elle l’explique elle-même – elle répond à toutes les questions par mail – c’est pour se tenir à l’écart des médias, «parce que les livres, une fois qu’ils sont écrits, n’ont pas besoin d’auteurs».

Et alors?

Donc, qui est vraiment Elena Ferrante, selon Claudio Gatti? Anita Raja, une Romaine de 63 ans, traductrice pour E/O, la maison d’édition de Ferrante. Quoi d’autre? Rien. On n’est guère plus avancé, mais plusieurs journaux ont estimé l’enquête suffisamment fouillée pour publier à leur tour cette information, dont le «The New York Review of Books», le «Frankfurter Allgemeine Zeitung» et «Mediapart». Le nom d’Anita Raja ne sort pas de nulle part, il a souvent été évoqué, puisque cette énigme littéraire tient en haleine le milieu de l’édition depuis 25 ans, suscitant diverses hypothèses.

Mais jusqu’ici toutes les enquêtes s’étaient concentrées sur l’univers et le style littéraire de l’auteure. Celle de Claudio Gatti relève d’une autre logique: elle s’appuie sur des données fiscales et immobilières, ainsi que sur l’analyse des flux financiers de la maison d’édition. Pour faire simple, il constate qu’à chaque publication a succès, les revenus de la traductrice augmentent en proportion. Il relève aussi qu’elle s’est offert un très bel appartement à Rome et une maison en Toscane, ce qui n’est pas censé être dans ses moyens.

Comme si elle était mafieuse

Chez E/O, silence radio. Mais le monde des auteurs et des éditeurs est très remonté. A l’image de l'écrivain italien Erri de Luca: «Ce genre d’enquêtes patrimoniales ferait mieux d’être menées pour débusquer les fraudeurs plutôt que les écrivains. Qui voulez-vous que cela intéresse, la véritable identité d’Elena Ferrante?»

L’affaire, largement relayée par les réseaux sociaux, dérange pour au moins deux raisons: une méthode qu’on applique en général pour traquer les criminels et la violence de l'outing, perçu comme un viol de la sphère privée, puisque aucune loi n’interdit l’emploi d’un pseudonyme. Rien à voir avec le dédoublement médiatique d’un Romain Gary piégeant le petit monde littéraire en obtenant un second Goncourt sous le nom d’Emil Ajar. Rien de comparable non plus à l’imposture artistique de Patrick Sébastien, déguisé pendant deux ans en Joseph Lubsky, pour promouvoir son polar et duper la critique.

Le pseudonyme chez Elena Ferrante est un élément littéraire en soi – un hommage à Elsa Morante – qui lui permet d’échapper aux mondanités, de ne pas parasiter son œuvre par les aléas de l’identité et de nourrir un lien privilégié avec ses lecteurs qui aiment composer avec ce mystère. Un peu comme Bansky qui s’est créé une légende grâce à son anonymat, considéré comme un acte de résistance et une liberté revendiquée. Evidemment, ça attise la curiosité. 

La tyrannie de la transparence

Fallait-il alors révéler ce que l’auteur tient à préserver? Est-ce utile? En quoi cela documente ses romans? L'identité officielle, judiciaire, d'un auteur permet-elle une meilleure lecture de son oeuvre? Pour de nombreux internautes, le seul avantage – si cela était vrai, ce qui reste à prouver - est d’apprendre qu’Elena Ferrante est vraiment une femme quand tant d’experts imaginaient un homme. Et aussi de faire une publicité inespérée à la maison d’édition ainsi qu’à son auteure. Claudio Gatti, lui, invoque le droit d’informer: «Les lecteurs lui ont acheté des millions de livres, je pense qu’ils ont le droit de savoir quelque chose sur la personne qui a créé ces livres». Il ajoute dans sa réponse publiée par Mediapart mardi après-midi: «Je ne comprends pas comment une œuvre peut souffrir d’une connaissance plus précise de la vie de son auteur.»

Certains y voient surtout la marque d’un journalisme inquisiteur au nom de la transparence, arrogant jusqu’à contester les privilèges de la fiction et naïf au point de croire que ses révélations changeront le cours des choses. 

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