Patricia Correia, ce nom ne vous dit rien: c’est celui d’une mère qui a perdu sa fille, le 13 novembre, au Bataclan. Il avait déjà émergé dans la presse française à l’occasion de la venue des Eagles of Death Metal, à l’Olympia, en janvier, pour un concert commémoratif aux victimes des attentats de novembre à Paris.

Témoigner, elle connaît cela, Patricia: à MetroNews, elle racontait déjà combien les tâches administratives des familles des victimes peuvent rapidement devenir un fardeau à la limite du supportable, sans parler du manque de tact, parfois, de certaines administrations: ainsi, ce n’est qu’au lendemain de la tuerie, après des recherches harassantes dans tout Paris, que l’Institut médico-légal lâche à la famille: «Bah, oui, votre fille et son petit ami sont tous les deux là.» Personne ne les avait prévenues…

«Un coup dur»

Aussi bien est-ce vers elle que BFMTV s’est tournée lorsqu’il s’est agi de confirmer et d’en savoir un peu plus sur cette information qui circule depuis quelques jours en France, et qui plonge dans la perplexité: les familles des victimes des attentats ont reçu ces derniers jours une lettre des services fiscaux français leur enjoignant de payer les impôts dus par les victimes du début de l’année 2015 jusqu’au 13 novembre. Dans son résumé du sujet, BFMTV écrit: «Les familles des victimes du 13 novembre ont eu un coup dur ces derniers jours avec la réception de l’avis d’imposition de leur proche disparu. La loi prévoit que les impôts d’une personne décédée soient payés par la famille. Mais alors que le processus d’indemnisation est toujours en cours, les proches des victimes réclament un traitement particulier.»

A 20 minutes, Emmanuel Domenach, rescapé lui-même du Bataclan et vice-président de l’association «13 novembre: fraternité et vérité», confie lui aussi sa perplexité. A la question du journaliste: «Selon vous, la réception des déclarations d’impôts 2016 a été douloureusement vécue par les rescapés du 13 novembre et par les familles de victimes…», il répond: «Oui, car les personnes qui ont perdu un conjoint le 13 novembre ont pris conscience qu’elles allaient devoir régler les impôts relatifs à leurs revenus perçus entre janvier et novembre 2015, alors qu’il n’y a plus qu’un salaire, voir plus de salaire du tout pour faire vivre le foyer. Les parents d’enfants décédés lors des attentats ont aussi reçu la déclaration d’impôts de leur fils ou de leur fille disparus. Et tout cela sans aucun égard de la part du Trésor public pour leur situation, sans même un mot d’accompagnement. Quant aux rescapés qui sont blessés physiquement et ou/psychiquement et qui exerçaient une activité en libéral avant le drame, leurs revenus ont parfois beaucoup chuté depuis car ils sont ou ont été en incapacité de travailler. Ils doivent pourtant s’acquitter des impôts correspondant à leurs revenus d’avant. Certains d’entre eux ne peuvent pas payer et d’autres ne le veulent pas, car ils estiment que les victimes des attentats ont toutes été touchées au nom de la France et que l’Etat doit donc les aider.»

Un maquis juridique

Ce manque d’empathie du Trésor public, pour qui sans doute la loi est dure, mais c’est la loi, prouve une fois de plus que, comme le dit le proverbe, le diable aime à se loger dans les détails. Mais à lire la suite du long entretien que 20 minutes tient avec Emmanuel Domenach, on se rend compte du maquis juridique absolument asymétrique auquel sont confrontées les familles des victimes des attentats pour faire valoir leurs droits et souvent assurer leur survie financière. Asymétrique puisque aussi bien les autorités sont souvent plus promptes à réclamer sans aucun tact ce que la loi leur permet d’exiger, que d’autres autorités lambinent à faire connaître les droits de toutes celles et ceux qui ont été impactés par les événements.

C’est dans cette perspective, sans doute, qu’il faut comprendre l’exaspération d’une autre mère endeuillée par les tueries de novembre, Elisabeth Boissineau et qui, selon TF1, «menace de geler ses impôts» si la France finance les frais de justice de Salah Abdeslam.

Des familles «un peu perdues»

Là aussi Emmanuel Domenach réagit: «S’il comprend sa «douleur indicible», il n’adhère pas à son argumentaire concernant les frais engendrés par l’emprisonnement du terroriste présumé. Il estime qu’en donnant à Salah Abdeslam un procès et des conditions de détention équitables, la France en sortira grandie. Plus largement, Emmanuel Domenach raconte le quotidien lourd et éprouvant des familles de victimes, un peu perdues dans la jungle administrative et juridique de l’après-attentat.»

Qu’il faille, aujourd’hui en France, créer une véritable guérilla médiatique pour obtenir que l’administration fiscale bouge un peu en dit long, très long, sur la psychorigidité des administrations de ce grand pays. Dont les dirigeants sont toujours prompts à s’émouvoir spectaculairement. Tandis qu’en coulisses, leurs administrations restent bouchées à l’émeri.

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