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Mon fantasme de Robinson suisse

CHRONIQUE. La vision du documentaire «Insulaire», de Stéphane Goël, réveille des envies de solitude et de déconnexion

J’ai lu Robinson Crusoé à l’adolescence. Ce devait être peu avant ou juste après L’île au trésor, je ne sais plus très bien, mais certainement entre deux Jules Verne. Un naufragé passant vingt-huit ans sur une île déserte, coupé du monde, forcément ça marque. A cette époque, je m’était dit qu’une telle solitude devait être effrayante. A peu près au même moment, je découvrais la série Les Robinsons suisses, rediffusée un été par la télévision romande. J’ignorais alors qu’elle était adaptée d’un classique de la littérature jeunesse publié en 1812 par un pasteur bernois, Johann David Wyss.

Robert Zemeckis, comme tant d’autres jeunes lecteurs, a dû être profondément marqué par ces récits d’aventures. En 2000, il en proposait une sorte de relecture contemporaine avec Seul au monde, qui voyait Tom Hanks devenir Crusoé tandis qu’un ballon de volley se substituait à Vendredi. Je ne sais pas si Stéphane Goël a vu ce film, mais il est indéniable qu’il a dévoré le roman de Daniel Defoe, qui s’était inspiré de l’histoire bien réelle d’un marin écossais, Alexandre Selkirk, qui passa quatre ans sur une île située à plus de 600 kilomètres des côtes chiliennes.

Appel à la solitude

Là où a séjourné Selkirk vécut à son tour, à partir de 1877, un colon bernois, Alfred von Rodt, qui certainement connaissait le récit de Wyss. Son histoire, et plus généralement celle de l’île Robinson Crusoe – qui jusqu’en 1966 s’appelait Más a Tierra –, est au cœur du nouveau documentaire de Stéphane Goël, Insulaire. Le film est visuellement sublime et, sans prévenir, il a réveillé en moi le souvenir de mes lectures adolescentes, comme un appel à l’aventure et à la solitude. Ce qui autrefois me paraissait effrayant devenait soudainement attrayant. J’y voyais la promesse d’une douce mélancolie. J’avais déjà ressenti ça il y a une dizaine d’années, en me baladant seul au bord de l’eau, au crépuscule, dans un petit village de pêcheurs de l’île de Skye.

Notre critique d’«Insulaire»: Sur les traces du Robinson suisse

Dans Insulaire, il est notamment question des difficultés de vivre en vase clos, loin de tout. Mais dans le même temps, cet éloignement fait donc rêver. Probablement parce que la pression d’une société qui attend désormais qu’on soit atteignable partout et tout le temps, alors que je n’arrive déjà pas à répondre à tous mes e-mails (sinon je n’aurai entre autres pas le temps d’écrire cette chronique), nous pousse à imaginer une vie décroissante, en communion avec la nature, entouré de livres plutôt que d’être noyé par le flux des nouveautés Netflix. Oui, avec l’âge m’assaillent des fantasmes de Robinson. Alors que je sais pertinemment qu’au bout de deux semaines je deviendrai probablement aussi fou que Tom Hanks parlant à son ballon.


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