Hexagone Express

Ce fantôme nommé Dominique Strauss-Kahn

L’ancien patron du Fonds monétaire international avait fait parler de lui début octobre en lançant quelques piques à Emmanuel Macron, lors d’un hommage à une ministre socialiste décédée. Mais le couvercle s’est vite refermé sur le conférencier globe-trotter…

Il m’a fallu y regarder à deux fois. Mais oui: Dominique Strauss-Kahn interviendra bien, le 14 décembre, en ouverture de la conférence «Atlantic Dialogue» centrée sur l’Afrique et organisée à Marrakech, sa ville d’adoption. Le thème du panel? Perspectives de l’économie mondiale en 2018. Le conférencier globe-trotter DSK – qui côtoiera au Maroc son ancien collègue des Affaires étrangères Hubert Védrine – y interviendra au nom de sa société: Parnasse International. Sans que l’on sache si ce nom est une abréviation pour le quartier parisien de Montparnasse, ou s’il désigne le mont grec du même nom, résidence des muses dans la mythologie hellénique.

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Revoir le nom de DSK en tête d’affiche conduit naturellement à se reposer la question qui hante la vie politique hexagonale depuis son naufrage au Sofitel de New York, un an avant le scrutin présidentiel de 2012. On sait en effet que plusieurs anciens collaborateurs de l’ex-ministre socialiste des finances (1997-2000) ont très tôt rallié Emmanuel Macron, et contribué à organiser sa «marche» victorieuse vers l’Elysée. Le conseiller le plus proche du Chef de l’Etat français, le trentenaire Ismaël Emelien, découvrit la politique à Sciences Po Paris en prenant fait et cause, en 2006, pour la candidature de Dominique Strauss-Kahn à la primaire du PS contre Ségolène Royal. Laquelle l’emporta haut la main. L’un des ministres les plus proches du président, Benjamin Griveaux – tout juste nommé porte-parole du gouvernement et candidat potentiel à la mairie de Paris contre la socialiste Anne Hidalgo lors des prochaines municipales de 2020 – a aussi été forgé dans le moule DSK.

DSK-Macron: quelle parenté intellectuelle?

Ajoutez à cela le dosage politique actuel de la Macronie – beaucoup de mesures favorables aux détenteurs de capitaux, tout en continuant de se réclamer en public du social-libéralisme – et l’équation pourrait être flatteuse pour DSK le paria. Sauf que dans les faits, rien ne colle, comme l’a prouvé la sortie intempestive de l’ancien ministre des Finances début octobre, lors de l’hommage rendu à l’ancienne ministre socialiste Nicole Bricq. Sans doute pressé par ses (vieux) amis, Dominique Strauss-Kahn a sauté sur l’occasion pour rappeler les différences entre la droite et la gauche «nécessaires à l’équilibre de la société mais dont l’opposition dialectique vivra tant que vivra la démocratie». «Les mêler, ce n’est pas les confondre» a tonné l’ancien parrain du PS. En oubliant au passage deux données fondamentales de la politique française version Emmanuel Macron.

C’est de son outre-tombe politique que parle Dominique Strauss-Kahn. Son Parti socialiste est en lambeaux

La première de ces données est l’âge. Et oui: DSK le séducteur-harceleur se fait vieux pour les quadras aux commandes du pays. 68 ans au compteur. Une adhésion au parti socialiste en 1976. Un premier poste ministériel (industrie et commerce extérieur) en 1991. Seul l’actuel chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian, transfuge du quinquennat précédent (âgé de 70 ans) appartient à sa génération marquée au sceau du Rocardisme et de l’Etat réconcilié avec l’économie de marché. Or Macron, lui, ne raisonne pas comme ces aînés. Sa préoccupation n’est pas de rendre moderne la social-démocratie. Le locataire de l’Elysée se félicite au contraire de l’avoir fait imploser. Il n’est pas non plus, contrairement à DSK, un homme d’appareil. Il n’y a, au fond, guère de parenté intellectuelle entre ces deux hommes.

Libéré du socialisme

La seconde donnée qui enterre définitivement DSK est la réhabilitation de l’économie comme priorité nationale. Hier, lorsqu’il était ministre des finances dans le gouvernement Jospin, ce dernier devait se battre pour défendre un indispensable compromis avec les forces du marché. Un compromis illustré, en 2000, par l’adoption des 35 heures de travail hebdomadaire censées créer de nouveaux emplois. Changement complet de cap en 2017: l’entreprise, la finance, la nécessité de ne plus faire fuir les riches… Tout cela est assumé et revendiqué. DSK n’avait pas d’autre choix que de socialiser le libéralisme. Sitôt candidat, Macron s’est, pour sa part, libéré d’emblée du socialisme.

On pourrait néanmoins imaginer que DSK demeure un «visiteur du soir» de l’Elysée, oracle consulté sur la conjoncture mondiale. C’est bien peu probable, tant Macron a besoin, pour continuer d’impressionner et de convaincre, de se détacher des fantômes des quinquennats précédents. Le fait que DSK se soit exprimé lors d’un hommage à une élue défunte en dit d’ailleurs plus long que ses propos eux-mêmes. C’est de son outre tombe politique que parle Dominique Strauss-Kahn. Son Parti socialiste est en lambeaux. Et la France, pour se moderniser et pour être attractive, n’a plus besoin de lui et de ses réseaux.

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