Il était une fois

Le fantôme qui plane sur la présidentielle française

Les Français appellent, mais qui, quoi? Un commandeur, un souvenir, une illusion? Notre chroniqueuse Joëlle Kuntz a cherché des explications sur internet. Elle a croisé des noms avec des concepts, des événements et des dates. Sans grand succès

Un fantôme rôde dans la République française. Sa forme haute, imprécise et changeante se mêle aux meetings, s’invite aux réunions de partis et s’incruste sur les plateaux de télévision. En période d’élection, il fait des heures supplémentaires. C’est le fantôme de la présidence. Il est très influent.

Il a détruit la réputation de François Fillon rien que parce que l’étourdi candidat a osé se comparer à lui, connu pour payer de sa poche les timbres de son courrier personnel et s’habiller modestement à Saint-Cyr. Se mettre dans les pas du fantôme quand on est si dépensier, le risque était insensé, la sanction est à la mesure.

L’Appel du 18 juin de la démocratie

Le fantôme joue les anges gardiens d’Emmanuel Macron qui, comme lui, fonde un mouvement à partir de rien sinon la volonté et le courage, vertus cardinales de la France hantée. L’audacieux «En Marche» du dissident socialiste, c’est l’Appel du 18 juin de la démocratie occupée par les collabos du déclinisme. Rendez-vous en mai, le mois de la libération.

Le fantôme s’embauche aussi dans la campagne de Marine Le Pen mais on est bien obligé de se demander si ce n’est pas un faux bricolé d’urgence pour racoler parce que tout ce qu’elle dit sur l’Allemagne, sur l’Union européenne et sur les Etats-Unis est le contraire de ce qu’il dirait lui. La cheffe d’un parti qui s’est construit contre le fantôme s’en présente maintenant comme l’héritière. Permettez-moi de supposer que cette facétie de l’histoire amuse le fantôme, elle confirme l’importance qu’il sait avoir, elle le paie des heures qu’il passe à supporter ce qu’on dit de lui et, hélas, ce qu’on ne dit pas.

Ces idées de «Sixième République»

Le fantôme est de tous les débats sur les institutions. La gauche ne veut plus de «la Cinquième», République d’un homme, verticale, cassante, à prendre ou à laisser. La gauche aime sans doute le pouvoir mais n’assume pas de le prendre, préférant les négociations aux décisions, les coalitions aux gouvernements homogènes, les scrutins proportionnels aux scrutins majoritaires et, plus généralement, la société à la patrie. L’école socialiste enseigne le partage, le dialogue, l’égalité, la collégialité. Elle n’a ni dieu ni maître et le moins possible de président. (François Mitterrand n’a jamais été à ce catéchisme).

Ainsi, pendant que François Hollande désincarne la présidence, faute d’un corps, d’une voix et d’une conviction, le fantôme s’offre spontanément pour comparaison, comme s’il était le modèle de référence. Indéboulonnable, il couche à l’Elysée. D’où, pour l’en chasser, ces idées de «Sixième République» qui trament la victoire enfin, après deux siècles, des citoyens sur la Cour, du peuple sur le monarque, du quelconque sur le héros. Les élans sont émouvants et sincères. Ils vont jusqu’à Macron qui, sans vouloir une «Sixième», se plante en Démocratisor de la Cinquième.

Un commandeur, un souvenir, une illusion?

Le fantôme a l’habitude, il est déjà passé par là. Jacques Chaban-Delmas, premier ministre en 1969, avait lui aussi inventé une «nouvelle société», prospère, généreuse, libérée et responsable, fondée sur le contrat et la concertation. Une velléité de rupture que le président Georges Pompidou avait aussitôt stoppée. Le côté «Quatrième République» de l’idée lui eût créé des problèmes avec le déjà fantôme, dont il aimait la compagnie.

Les fantômes ne hantent que les lieux où ils sont désirés – ou craints. Il faut être appelé pour revenir, sinon, pourquoi tant de fatigue. Les Français appellent, mais qui, quoi? Un commandeur, un souvenir, une illusion? J’ai cherché des explications sur internet. J’ai croisé des noms avec des concepts, des événements et des dates. Sans grand succès. Au meilleur de ma recherche, je suis tombée sur un message d’erreur 404. Le Web ne pouvait pas me livrer la page la plus prometteuse. Parce qu’elle n’existe pas? Ou parce qu’il vaut mieux qu’on ne sache pas?

Publicité