Septante dollars, aujourd'hui, ça ne vaut plus grand-chose. En 1950, c'était une somme. L'association des étudiants khmers en France offrait à ce tarif, cet été-là, un mois de camping en Suisse, tout compris. Saloth Sâr n'avait pas 70 dollars: «Je n'ai pas pu comme d'autres aller à Genève, à la montagne, pour des vacances», dira-t-il plus tard. Le jeune Cambodgien s'était donc engagé dans une «brigade internationale de travail» sur un chantier routier en Yougoslavie communiste. C'était gratuit.

Saloth Sâr, c'est le vrai nom de Pol Pot. Dans la vie du chef d'une des tyrannies les plus impitoyables du XXe siècle, l'expérience yougoslave - ce travail forcé librement consenti - a été aussi importante que la lecture approximative de Kropotkine dans sa piaule parisienne, ou sa participation timide au Cercle marxiste qu'avaient créé des boursiers cambodgiens à Paris.

Il a pourtant fini, là, sous cette espèce de tente, qui ne vaut même pas 7 dollars: deux morceaux de tôle ondulée forment un toit sur le tertre crasseux aménagé à l'endroit où le leader khmer rouge a été brûlé sur un tas de pneus en 1998 (photo ci-dessus). Cette tombe qui ne contient rien est délimitée par des bouteilles plantées cul en l'air. De loin, sur un replat herbeux, elle est à peine visible. La bicoque dans laquelle Sâr était détenu à la fin n'existe plus. Elle n'a pas été rasée par vengeance ou punition: les habitants du village voisin, Kbal Ansoang, ont récupéré le bois; ils ont aussi raflé les lattes qui dessinaient un enclos autour du lieu de crémation.

Il est juste midi. Pol Pot est mort ici il y a dix ans, jour pour jour. Personne sur le replat, sauf le motard qui attend à l'écart, sur un chemin, et quelques poules d'une petite ferme qu'on distingue derrière les arbres. Mais des gens viennent de passer. Ils ont planté des bâtonnets d'encens sur le dos des deux éléphants sculptés devant le minuscule temple bouddhique payé par un anonyme. Et ils ont posé des rubans rouges sur le tertre mortuaire. Pourquoi? Le Cambodge est le pays des esprits, pour le bien et pour le mal.

Le régime khmer rouge s'est éteint en même temps que son chef, dans ce morceau de jungle accrochée au pli rocheux du Dangrek, tout près de la frontière thaïlandaise, à 150 kilomètres de Siem Reap vers le nord. L'histoire de ce crépuscule du crime politique se lit partout dans la montagne verte.

D'Anlong Veng, il faut y aller en moto parce que le chemin, dans la forêt, est aussi tourmenté que le lit d'un torrent. Avec Pailin, loin au sud-ouest, sur l'autre frontière thaï, Anlong Veng fut la dernière ville aux mains des Khmers rouges. Aujourd'hui, malgré son marché poussiéreux, ses motos pour quatre, cinq ou six passagers et un monument hideux construit par le pouvoir postcommuniste, c'est un bourg qui sue la misère. La route qui vient de Siem Reap est en terre, ravinée chaque année par les pluies. Celle qui va vers la chaîne du Dangrek est goudronnée, sur une douzaine de kilomètres, sans un nid-de-poule. C'est ainsi dans les zones rouges: Pol Pot et les siens ne manquaient pas de fonds, avancés par Bangkok, Pékin et la CIA pour cause de Guerre froide - et de guerre chaude contre le Vietnam au Cambodge.

Le ruban de bitume s'arrête à la frontière: route barrée par des barbelés. Le chemin vers Kbal Ansoang part à droite et s'enfonce vite dans la forêt. Après la tombe et le village, Anlong Veng apparaît en contrebas, et toute la plaine en direction des temples d'Angkor. Un poste d'observation extraordinaire. Quelques maisons ont été construites sur la falaise. Pour les Khmers rouges, qui cultivaient les noms de code, c'était les «maisons du milieu». Reste celle de Ta Mok, surnommé Le Boucher, chef de guerre dès avant la fondation du Parti communiste du Kampuchea. C'est un modeste cube de briques et de ciment, maintenant couvert de graffitis. «Honte à Ta Mok», «Ta Mok enculé», a écrit en français et en grosses lettres noires un visiteur qui a signé ses insultes: Tith V. La maison de Son Sen, le ministre de la Défense et tortionnaire en chef, moins proche de la falaise, a été dépecée.

Plus loin vers l'est, le chemin devient presque impraticable, sur des pierres rendues glissantes par la pluie. Il faut rouler longtemps, marcher parfois. Tout est vert, avec quelques taches bleues: la couleur de la toile des abris des démineurs, cherchant les explosifs par quoi les Khmers rouges protégeaient leur dernier carré. Le panneau qui signale la maison en ruine de Khieu Samphan est aussi bleu. Khieu était la façade du régime, quand personne ne connaissait les véritables chefs du PCK, même pas le «roi père», Norodom Sihanouk.

La maison de Pol Pot est un kilomètre plus loin, nid imprenable protégé par la falaise, un étang marécageux et un vaste bassin irrégulier, à sec. «On l'appelle la piscine des crocodiles, dit Suong le motard, mais je ne sais pas pourquoi.» La maison décrépite n'a que deux petites pièces. L'une ouvre sur une dalle de béton qui sert de terrasse. Dessous, un bunker auquel on accède par deux trappes carrées, à l'intérieur et à l'extérieur.

Le dernier acte s'est joué là.

Quand Hanoi avait lancé son offensive éclair contre Phnom Penh, en janvier 1979, l'armée khmère rouge et les chefs du PCK s'étaient dispersés dans des maquis qu'ils connaissaient bien. Sous les coups de boutoir vietnamiens, leur territoire a été peu à peu réduit à une bande de profondeur variable tout le long de la frontière thaïlandaise à l'ouest et au nord. Ils s'y sont maintenus vingt ans, par deux ressources. D'abord l'assistance généreuse que leur valaient la connivence sino-américaine (complétant l'or de la Banque nationale, trésor de guerre emmené de Phnom Penh) et le soutien de l'armée thaï, au nom d'une vieille rivalité avec les voisins de l'est. L'autre moyen était la discipline de fer que continuait d'imposer la direction communiste. Les tièdes étaient exécutés comme traîtres: 3000, dit l'Université Yale, la meilleure source sur cette terreur d'après la chute. Le QG de Pol Pot était le plus souvent dans la jungle de l'ouest, quand il n'était pas en Thaïlande même. Au milieu des années 1990, parce que la situation devenait intenable, il a été transféré dans le nord, à Anlong Veng, puis au-dessus, dans la forêt du Dangrek.

Saloth Sâr vivait alors sans sa femme. Khieu Ponnary n'avait pas pu lui donner d'enfant après un cancer de l'utérus, et elle avait sombré dans une schizophrénie et une paranoïa qui semblaient caricaturer les obsessions khmères rouges elles-mêmes: dans son délire, elle voyait partout des traîtres et des espions vietnamiens. Pol Pot l'a écartée, mais il voulait des enfants. Il a demandé à Son Sen de lui présenter des fiancées. Le chef de guerre lui a envoyé deux soldates. Le chef a choisi Meas, 22 ans. Il en a fait sa cuisinière, et la mère de Sitha, sa fille.

Presque au même moment, Pol Pot, déjà ravagé par la malaria, a appris qu'il souffrait d'un cancer (Hodgkin). La paternité et la proximité de la mort n'y ont pourtant rien changé: dans le Dangrek, la terreur a continué. Le marieur lui-même n'y a pas échappé.

Dans l'armée, les désertions se multipliaient. Au sommet du parti, même les plus fidèles étaient gagnés par le doute et négociaient en douce avec le nouveau pouvoir qui consolidait son assise à Phnom Penh après la fin de la mission de l'ONU. Au début de l'été 1997, Norodom Sihanouk a promis une amnistie à ceux qui se rallieraient, n'excluant du pardon royal que le chef des Khmers rouges et Ta Mok Le Boucher.

Son Sen épargné? Le soupçon a germé dans la tête de Pol Pot, qui reprochait déjà à son chef de guerre des défaites dans les maquis du nord-ouest; et deux de ses frères avaient déserté. Il a convoqué un officier fidèle, lui a dit que Son était un traître et lui a demandé de «s'occuper de ça». Un groupe de soldats est parti dans la nuit vers les «maisons du milieu». Son Sen et sa femme, Yun Yat, ministre elle aussi, ont été massacrés avec treize membres de leur famille, y compris les enfants. Quand le parti était au pouvoir à Phnom Penh, c'est toujours ainsi qu'on avait pratiqué pour «écraser les traîtres et les espions», en particulier au cours des grandes purges de l'est, en 1977 et 1978.

Ensuite, tout est allé très vite. Ta Mok, le voisin de la falaise, a pris peur. Son Sen purgé, il était en danger. Le vieux soldat a fait monter des troupes d'Anlong Veng, pour s'emparer du chef. Pol Pot a été averti. Avec Meas sa femme, Sitha sa fille et une vingtaine de gardes du corps, il est parti à pied (lui porté dans un hamac) en direction du temple de Preah Vihear, loin à l'est. Dans cette partie du Dangrek, l'armée thaï se sent chez elle. Ta Mok a reçu un coup de main. Pol Pot a été ramené, enfermé dans une cahute près des «maisons du milieu».

Abandonné de tous, le chef du Kampuchéa démocratique et trois officiers supérieurs fidèles ont passé en jugement le mois suivant devant une cour populaire improvisée dans la jungle. Les militaires ont été exécutés. Ta Mok n'a pas osé tuer Pol Pot.

Tout s'écroulait autour du Dangrek. Anlong Veng reprise en 1998, les obus de l'armée de Phnom Penh tombaient à la mi-avril autour des «maisons du milieu». En hâte, on a teint les cheveux blancs du prisonnier Pol Pot pour l'emmener, par la forêt, vers la Thaïlande. Il est mort dans la nuit. De quoi? La crémation sur le tas de pneus a tout effacé.

Ta Mok a rendu un hommage à sa façon à l'homme qu'il avait serti pendant plus de 40 ans: «Maintenant, il est fini. Il n'a plus de pouvoir, il n'a pas plus de valeur qu'une bouse de vache. Une bouse de vache est plus importante que lui. On peut l'utiliser comme engrais.» Puis Mok est parti avec ses hommes dans la jungle. Il a été pris l'année suivante, emprisonné dans la capitale, près du centre de torture de Tuol Sleng, dont il prétendait tout ignorer. Il est mort il y a deux ans.

Aujourd'hui, Anlong Veng est pacifiée. Mais la population, longtemps soumise aux Khmers rouges, n'a pas changé. Le vice-gouverneur, Nhem En, était photographe à Tuol Sleng: il tirait le portrait des suppliciés avant leur exécution. L'une des maisons de Ta Mok, à la sortie nord, est l'attraction de la ville. Vide, ouverte à tout vent. Une grande pièce, décorée de peintures murales sur Angkor, donne sur un lac artificiel à l'abandon. Quand on s'en va, un homme en sandales vient demander son dû en échange d'un petit billet jaune: Ministère provincial du tourisme! Dernier chef, Ta Mok a droit à son tombeau. Il est un peu plus au nord, près d'un monastère. Un bloc de ciment sous un pavillon ouvert. Le jour de l'anniversaire de la mort de Pol Pot, une vingtaine de personnes étaient là, certaines à genoux, offrant des bâtons d'encens. Puissance du Boucher.

Deux ans avant de partir en fumée, quand il faisait régner son ordre de fer dans le Dangrek, Pol Pot cherchait encore à régler des comptes avec ceux qui le lâchaient, et d'abord avec son beau-frère, Ieng Sary, le N° 3 du régime, époux de Khieu Thirith, égérie des purges et sœur de Khieu Ponnary, la schizophrène. En 1996, le chef avait ordonné à Son Sen d'organiser une expédition pour aller écraser le traître à Pailin. Le Ministère de la défense a payé cher, l'année suivante, l'échec de cette mission. Ieng Sary a alors passé un accord avec Phnom Penh: il reconnaissait le nouveau pouvoir, et il obtenait en échange, dans la mini-province de Pailin, une sorte d'autonomie, conservant ses forces et son administration. Le réduit devint un refuge pour bon nombre d'anciens dirigeants, en particulier Khieu Samphan, et Nuon Chea, le N° 2 du mouvement depuis la fondation du PCK.

La route de pierraille qui descend de Battambang tuerait n'importe quelle voiture. Les gens le savent. Quand ça arrive, un homme à moitié nu sort d'une hutte sur pilotis, ouvre le capot, met les mains dans le cambouis et vide sur le moteur un saut d'eau qui se transforme en vapeur. Ça repart. A l'entrée de Pailin commence un ruban de bitume qui va jusqu'à la frontière thaï, exactement comme à Anlong Veng.

La lutte armée khmère rouge a commencé ici en 1967, à Pailin et à Samlaut, juste à côté, par un soulèvement paysan. Mais si le parti s'est accroché dans cet ultime refuge, c'est d'abord pour des raisons économiques. La région est riche en pierres et en bois précieux. Ce fut pendant trente ans le nerf de sa guerre. Tous les bûcherons et les trafiquants thaïs ont passé par là. Les coupes de tek ont été massives. Le saphir, l'opale, la topaze et le rubis ont à peu près disparu. «On ne trouve plus rien autour de Pailin», dit Pan Mao, qui attend d'hypothétiques clients dans son établissement de microcrédit. Au marché poussiéreux de Samaki, aucun marchand ne propose de pierre, même fausse.

Les Khmers rouges reconvertis (le fils de Ieng Sary est vice-gouverneur) ont trouvé un autre filon: les casinos. Pailin en à deux, collés à la frontière. Le Diamond Crown, au bout de la route goudronnée, fonctionne en permanence. Photos interdites. A côté, le chantier d'un massif hôtel est en panne. Bangkok n'est pas si loin, les Thaïs aiment le jeu, mais Pailin n'est pas encore Las Vegas.

Et puis la roue s'est arrêtée. Après des années de discussions circulaires entre le gouvernement de Hun Sen et les Nations unies, le tribunal (génocide, crimes contre l'humanité, etc.) qui doit juger les responsables communistes survivants a été constitué. Les Etats-Unis, qui n'ont pas donné un dollar, n'étaient pas chauds. Ni le premier ministre Hun Sen, ancien officier khmer rouge. L'automne dernier, la cour a ordonné l'arrestation de Nuon Chea, de Khieu Samphan, de Ieng Sary et de sa femme Khieu Thirith, qui ont rejoint en prison Deuch (Kaing Kek Iev), le tortionnaire de Tuol Sleng. L'hélicoptère qui est venu à Pailin pour emmener Nuon Chea s'est posé sur le parking du casino.

La première audience du procès Deuch devrait avoir lieu avant la fin de l'année. Les avocats des autres, ses supérieurs, ont commencé leurs contestations procédurières. Jacques Vergès, qui défend - forcément - Khieu Samphan, vient de demander dans un grand éclat la traduction en français de toute la procédure. Il en a le droit. Mais les effectifs du tribunal spécial sont squelettiques, ses moyens insuffisants. Et les inculpés sont des vieillards tremblants.

Maintenant que les chefs khmers rouges sont sous les verrous, Hun Sen a pu retourner à Pailin. C'était fin mars. Il a fait une proposition: «Puisque les casinos ne suffisent pas, créons un golf.» Le premier ministre, en campagne électorale à coup sûr victorieuse, adore ce sport. Et il sait que 18 trous peuvent produire beaucoup de dollars - vraie monnaie nationale. L'argent facile semble être le premier souci du Parti du peuple cambodgien (PPC), la force dominante du pays. Le pays, en particulier les côtes, Phnom Penh, Siem Reap près des temples, est mis en coupe réglée, dans une spéculation immobilière crapuleuse et effrénée. Le Phnom Penh Post a publié l'an passé un tableau montrant la manière dont les familles régnantes du PPC, dont celle de Hun Sen, peuplent les fonctions les plus juteuses: c'est le népotisme propulsé au rang des beaux-arts.

Et Norodom Sihanouk? Depuis que le «roi père» a mis sur le trône son fils danseur, il partage son temps entre Pékin, la France, et le Cambodge. Le mois dernier, pour le Nouvel An, il est rentré de Chine à Siem Reap, où il a un palais près d'un monastère. Il prie. Mais son occupation principale semble être d'alimenter son site internet (http://www.norodomsihanouk.info). Des photos, des films, des chansons et de petits textes manuscrits. Il y a trois jours, le thème du commentaire était Tartuffe: l'imposteur qui s'introduit dans la maison d'Orgon pour le dépouiller, et que le roi punit. Hun Sen l'a-t-il lu? Le lendemain, le texte avait été retiré.

A lire:

- Philip Short, «Pol Pot, Anatomie d'un cauchemar»,

Ed. Denoël.

- Ben Kiernan, «Le génocide au Cambodge (1975-1979). Race, idéologie et pouvoir», Ed. Gallimard.

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