Les partisans de l'initiative dite des 18% ont beau faire de grands efforts pour tenter d'«humaniser» ou de «moderniser» leur campagne, leur propos même nous ramène inexorablement à la tentative faite en 1970 par James Schwarzenbach et ses amis pour lutter contre la «surpopulation étrangère». Cette idée de quotas, cette fixation sur les chiffres, tout évoque ce climat d'il y a trente ans, à un moment où la Suisse découvrait les difficultés causées par l'arrivée récente des travailleurs d'Italie ou d'Espagne. Les mêmes arguments sont de retour, parfaitement semblables: à l'angélisme des adversaires de l'initiative et au discours de l'économie axé sur les besoins de la croissance répond, menaçante et irrationnelle, l'expression des frustrations d'une partie de la population. A l'époque déjà, la «solution» proposée par les xénophobes était inhumaine. Mais aujourd'hui, elle paraît en outre coupée de toute réalité. Le rapport des Suisses à l'étranger, à l'immigration, a connu une profonde mutation durant les trois dernières décennies. Le sens même des mots a changé. Qui peut encore considérer comme des étrangers les dizaines de milliers d'enfants et de jeunes adultes nés dans ce pays avec lesquels nous avons fait notre scolarité? Et les centaines de milliers de ceux qui vivent ici depuis plus de trente ans? Ils sont ici chez eux. La société suisse ne peut d'ailleurs se priver ni de leur apport, ni de leurs forces ni de leurs enfants. Pour l'essentiel, et dans leur grande majorité, les «étrangers» visés par l'initiative xénophobe ne sont guère qu'un ensemble statistique, une catégorie administrative qui se distingue des Suisses par l'absence d'un passeport rouge à croix blanche.

Depuis Schwarzenbach, les problèmes et les fonctions de l'immigration ont également changé de nature. La diversité des origines, le degré d'intégration très variable selon les communautés rendent absurde toute généralisation. Les difficultés se sont parfois aiguisées. Ainsi l'aggravation de la délinquance et de la criminalité constatée depuis quelques années au sein de l'immigration récente est un phénomène inquiétant. La cohabitation et l'intégration dans les écoles sont aussi des casse-tête. Le silence gêné que l'on constate parfois sur ces phénomènes n'enlève rien à une pénible réalité qu'il faut commencer par reconnaître si on veut avoir l'espoir de la combattre efficacement. Mais dans le même temps, la nécessité d'accueillir de nouveaux étrangers est aussi impérative et largement admise. Nous manquons de spécialistes, de scientifiques, d' informaticiens ou de techniciens de pointe formés au vent du grand large. A ceux-là même l'initiative de Philip Müller, qui ne recule devant aucun cynisme, propose d'ouvrir les portes. Ce ne seraient, paraît-il, pas de véritables étrangers selon la comptabilité xénophobe.

On peut manipuler les chiffres comme on veut: la réalité complexe que représente la problématique de l'immigration ne se laissera jamais réduire à des calculs et des quotas arbitraires. Et s'il faut s'effrayer d'un pourcentage, c'est bien plutôt de celui des électeurs que le fantôme de James Schwarzenbach parviendra malgré tout à entraîner encore dans son sillage le 24 septembre.

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