Je ne me doutais pas qu’en montant dans le bus qui me conduirait à Oslo, je découvrais à la fois un autre visage de mon pays et une nouvelle famille. C’est un ami mongol Longmen Wang, rescapé de la place Tiananmen, qui m’avait proposé de filmer la manifestation organisée pour Maître Liu Xiaobo à l’occasion de la remise de son Prix Nobel de la paix. J’avais accepté, un peu dubitative, car je connaissais finalement peu de chose sur les massacres de la place Tiananmen. Ce n’était pas ma génération. Et ce n’était pas l’image que je m’étais forgée de mon pays. J’avais certes pleuré en voyant le beau film de Lou Yé: Une jeunesse Chinoise , mais le cinéma et la vie, ce n’est pas toujours la même chose.

Arrivée à Oslo, j’ai compris les enjeux liés à ce prix et la fureur qu’il provoquait auprès des gouvernementaux. Des Chinois recrutés et stipendiés par l’ambassade s’en prenaient violemment aux quelques manifestants présents. Ainsi donc, cette histoire, dont j’avais été exclue, se rejouait à Oslo sous mes yeux et je compris vite qu’au-delà de la nostalgie, rien n’avait vraiment pris fin.

Je compris aussi que les vieux résistants à la dictature communiste étaient comme des pères ou des frères pour moi. Une nouvelle famille, en somme. Avec un peu plus d’intelligence et de générosité que n’en avaient ceux qui les combattaient.

Je filmai avec émotion les soirées où dissidents, exilés et résistants chantaient ensemble leur amour pour une patrie lointaine qu’ils auraient tellement voulu différente. C’est aussi leur jeunesse qu’ils célébraient et enterraient à Oslo. Ce fut grave et funèbre. J’étais au bord des larmes en songeant à ces vies bisées, à ces talents relégués aux oubliettes de l’histoire, à ces morts dont les fantômes nous suivaient dans les rues enneigées d’Oslo. Ils étaient plus vivants que bien des vivants et chantaient avec nous l’amour de la liberté et leur joie qu’à travers ce Prix Nobel de la paix leur combat ait encore un sens pour des jeunes Chinois comme moi.

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