Editorial

Les fantômes oubliés de Yarmouk

Face à l’implacable descente aux enfers d’une bonne partie du monde arabe, la «communauté internationale» a eu pléthore d’occasions pour affirmer sa détermination. Or, de l’engrenage de la guerre en Syrie au chaos irakien, de l’indifférence affichée face à la Libye à l’arrivée d’un pouvoir militaire en Egypte, en passant par les souffrances vécues par les minorités de la région ou par les bombardements actuels du Yémen par l’Arabie saoudite, cette même «communauté internationale» a manqué tous les coches. Jusqu’ici, son inaction doublée de ses incohérences, de ses divisions et de ses alliances douteuses n’a fait, en définitive, qu’aggraver systématiquement les choses.

Une nouvelle occasion lui est offerte. A beaucoup d’égards, le «camp» palestinien de Yarmouk – en réalité un quartier densément urbanisé de Damas où cohabitaient avant la guerre des dizaines de milliers de Syriens et de Palestiniens – est une sorte de concentré de cette tragédie régionale sans fond. Ils sont 18 000 aujourd’hui, dont 3500 enfants, à rester emprisonnés dans les ruines de leur quartier. Privés d’eau, de nourriture, d’électricité, bombardés par leur propre armée, soumis aux tirs des snipers embusqués de factions rivales dont ils n’ont que faire, ce ne sont plus que des légions de fantômes.

L’irruption, à Yarmouk, des combattants du groupe Etat islamique ajoute l’horreur à l’effroi. Les djihadistes attendaient patiemment leur tour pour se poster pratiquement à portée de canon du centre de Damas. L’Etat islamique, lui, n’est pas du genre à manquer les occasions. Pion par pion, il avance là où l’échiquier lui est le plus favorable. Il est guidé par l’objectif dément de sa contribution, qu’il espère décisive, au Jugement dernier. Mais, à chacune de ses étapes, il ne manque jamais d’alliés, opportunistes, perdus, ou déments comme lui.

Cette progression n’est pas seulement le pire des cauchemars pour les habitants de Yarmouk. C’est aussi le prélude à de futures atrocités et, peut-être, à un nouveau changement d’échelle (encore!) dans cette boucherie générale.

Et la «communauté internationale»? Le Suisse Pierre Krähen­bühl, chef de l’UNRWA, l’agence de l’ONU qui s’occupe des réfugiés palestiniens, lui propose de taire ses divisions et de se rendre à Yarmouk pour dire sa solidarité avec ces fantômes oubliés. Un geste dérisoire, une goutte d’eau dans la mer. Mais aussi un acte nécessaire. Un impératif à mettre en œuvre toutes affaires cessantes .