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Les fantômes du web et les robots

Sur la trace de trois très vieux articles du «Temps», inhabituellement consultés ces dernières semaines

Le Temps s’enorgueillit de mettre à la disposition de ses lecteurs des archives extrêmement riches, provenant de la Gazette de Lausanne, du Journal de Genève, du Nouveau Quotidien et bien sûr de nos propres collections, remontant à vingt et un ans. Mais il est rare que des articles surgissent de ces vieux cartons numériques pour caracoler en tête de nos articles les plus populaires.

Or trois articles des années 1998 et 2001 ont été consultés un nombre de fois très anormal en quelques semaines: «La double vie de Laurent Moutinot, père de famille avant d’être ministre genevois», publié le 28 décembre 1998, a été lu plus de 40 000 fois depuis le 8 mai. «La liberté selon Pierre Kohler, qui rêvait d’être aubergiste et s’est retrouvé ministre», publié le 29 décembre 1998, a été lu plus de 35 000 fois, comme «Le surdoué comprend trop vite, il est soupçonné de ne pas avoir de cœur», publié le 7 juin 2001.

Ces trois articles qui avaient perdu leurs photos lors du changement de serveur du Temps ont été réillustrés par nos soins dès que nous avons assisté à l’engouement qu’ils suscitaient, le 9 mai, pour offrir une version plus agréable à nos lecteurs. Leur point commun: les deux premiers ont été écrits par le psychiatre Bertrand Baleydier, à qui Le Temps avait ouvert ses colonnes pour des interviews-portraits fins et très personnels en 1998, tandis que le troisième cite ce même médecin, pour des travaux sur les enfants surdoués.

Une actualité soudaine et un peu d'algorithme 

Qu’est-ce qui fait remonter des articles des oubliettes? Ce peut être une actualité soudaine: le décès d’une personnalité fait «remonter» ses interviews, par exemple. Ce peut-être un coup de projecteur donné par un influenceur: les articles recommandés par une Mia Farrow aux Etats-Unis ou par un Darius Rochebin en Suisse bénéficient instantanément d’une visibilité qui peut les populariser dans l’espace public. Ce peut aussi être des robots, qui s’activent pour modifier l’ordre d’apparition des résultats de recherche lorsqu’on lance une requête.

Les algorithmes de Google tiennent compte d’une foule de paramètres, mais gonfler les visites d’une page peut parfois la propulser en haut des résultats lorsqu’elle se trouve sur un site considéré comme fiable par le moteur de recherche. Connaître les techniques qui permettent de gagner en visibilité et en notoriété dans les moteurs de recherche fait d’ailleurs partie des qualités recherchées chez les spécialistes des réseaux sociaux. Même si Google détecte que des résultats sont influencés par des «bots», des programmes qui les consultent de manière automatique, afin de ne pas se laisser manipuler et garder cette pertinence, à la base de son modèle d’affaires.

Qui a poussé ces vieux articles du Temps? Des services nous permettent de «tracer» nos articles pour savoir comment leurs lecteurs sont arrivés sur notre site, via un moteur de recherche, via un réseau social ou en se connectant directement sur letemps.ch. En l’occurrence, ils nous ont permis de découvrir que ces trois articles avaient été sollicités par des requêtes provenant pour la plupart de plusieurs centres de données principalement hébergés aux Etats-Unis mais pas seulement, et que ces requêtes ne sont pas passées par des fournisseurs d’accès ordinaires. Le temps moyen, neuf secondes, passé à la «lecture» de l’article confirme que nous sommes bien face à des bots. Auraient-ils été mis en branle peut-être par des agences d’e-réputation, ces bureaux qui promettent sinon d’expurger le web, du moins de diminuer la visibilité de certains résultats au profit d’autres?

Rien ne nous permet d’être sûrs que la ressuscitation de ces anciens articles a été initiée par le principal intéressé, cité dans des affaires judiciaires en 2018. Contactés, son avocat et lui-même démentent très fermement toute manipulation ou tout recours à un service extérieur. «Bug» de référencement? Merveille du web: ce lundi 27, les requêtes pour ces archives se sont soudainement interrompues.

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