Le régime iranien vient de marquer un point, le premier depuis l’été. En faisant pendre, pour l’exemple, deux jeunes contestataires et en annonçant qu’une douzaine d’autres manifestants condamnés à mort pourraient connaître le même sort, ce pouvoir est parvenu, jeudi, à donner l’illusion d’avoir canalisé la crise ouverte par la présidentielle de juin dernier.

Les cérémonies du 31e anniversaire de la révolution ont ainsi tourné à son avantage. Les opposants qui s’étaient immergés dans les cortèges officiels afin d’en détourner le sens n’ont guère pu le faire. Ceux qui y sont parvenus n’ont été vus ni de l’Iran ni du monde car la télévision avait braqué ses caméras sur un périmètre réservé où ne pénétraient que des gens sûrs. Les rassemblements parallèles ont vite été étouffés par la brutalité des charges et il n’y avait, au demeurant, personne pour en rendre compte car les journalistes, iraniens et étrangers, avaient interdiction de couvrir librement cette journée.

En inventant la manifestation sans témoins, version islamiste des villages Potemkine, ce régime a pu se dire plébiscité, mais rien n’est pourtant plus dangereux pour lui que cette illusion.

Ses courants les plus extrémistes, ceux qui appellent à des exécutions massives et à l’arrestation des figures de l’opposition, vont faire pression, maintenant, sur le guide suprême, Ali Khamenei, pour qu’il autorise une répression d’ampleur et refuse la moindre ouverture, intérieure ou extérieure. Il y a de grandes chances qu’ils l’emportent, partiellement au moins, et la possibilité d’une évolution graduelle, négociée, canalisée, risque donc de se perdre alors qu’une révolution gronde dans ce pays.

La force a marqué un point mais les moins de 30 ans sont largement majoritaires dans ce pays. Nés après la révolution ou grandis sous elle, ils n’ont pas souvenir du régime impérial dont les injustices et la terreur ne sauraient excuser, à leurs yeux, celles qu’ils vivent au jour le jour. Pour eux, ce régime n’est pas la révolution, même trahie. Il n’est qu’un pouvoir, moralement et économiquement corrompu, qui bafoue la volonté populaire en bourrant les urnes et neutralise ses propres réformateurs lorsqu’ils parviennent, malgré tout, à se faire élire. Pour eux, ce pouvoir n’est que la faillite d’un régime qui réussit à faire un pays pauvre d’un Etat disposant d’immenses réserves de gaz et de pétrole.

Pire encore, ils ont toutes les raisons de le juger archaïque car sa seule vraie réussite est d’avoir spectaculairement développé l’enseignement supérieur et de l’avoir ouvert comme jamais aux femmes, d’avoir formé une jeunesse avertie, cultivée, brillante, tellement moderne qu’elle ne peut simplement plus supporter le primitivisme d’hommes comme Mahmoud Ahmadinejad et rêve d’un Iran ouvert et démocratique, à l’image de ses citoyens d’aujourd’hui. C’est cet absolu décalage entre le pays légal et le pays réel qui fait la profondeur de cette crise à laquelle la répression ne changera rien.

Ce pouvoir pourrait s’acheter un répit en passant un compromis sur le nucléaire avec les grandes puissances mais, non content de museler l’Iran par la terreur, il se met à dos les Etats-Unis, l’Europe, la Russie, Israël et la totalité des régimes sunnites du Proche-Orient. Il s’isole sur la scène internationale et va au-devant de sanctions économiques au moment même où il a achevé de se couper de son peuple.

Ce régime joue avec le feu et le seul moyen, pour lui, de ne pas s’y brûler serait d’utiliser cette éphémère victoire d’avant-hier pour saisir la «main tendue» des Etats-Unis avant qu’il ne soit trop tard. A défaut d’être le plus probable, ce serait le plus souhaitable, pour tout le monde.

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