La perte de maîtrise de l'orthographe par les jeunes adultes sortant de nos lycées et collèges romands tourne au débat de société. Il y a d'abord eu cet article paru dans Le Matin, puis repris dans Courrier International, dans lequel les enseignants de nos universités font un constat navrant: de plus en plus d'étudiants arrivant sur nos bancs ne savent plus écrire, quand ils savent encore parler. Puis il y a eu ce débat dans l'émission Infrarouge, sur la TSR, diffusé le 3 mars, où, loin des colonnes relativement abstraites de nos quotidiens, la question est devenue enflammée.

A tel point qu'on a vu fuser quelques arguments qui ne font que montrer une chose tout aussi décevante: au manque de compétences linguistiques de nos étudiants fait écho un manque de connaissance du sujet par de nombreux adultes, notamment quelques-uns qui, sur le plateau de Romaine Jean, se sont exprimés avec autant d'aplomb que de fièvre. Certes, il y avait là quelques personnes, dont la linguiste Marinette Matthey, qui tentaient continuellement d'amener les interlocuteurs à la raison; pourtant, tout s'est passé comme si cette voix de la raison était étouffée dans un brouhaha de potaches fâchés contre l'école.

Il convient tout d'abord de ne pas tomber dans un débat idéologique entre des laxistes invétérés, pour lesquels les normes du bon parler ne sont aucunement pertinentes, et des puristes qui croient que l'on pense mieux quand on a intégré toutes les règles du dictionnaire des difficultés. La perte de maîtrise de la langue commune est un vrai problème, qui a des sources multiples, et qui recouvre d'importants enjeux. Le réjouissant de cette affaire, c'est précisément que ces enjeux deviennent l'objet de l'attention des médias et du public.

En général, les positions radicales sur cette question sont les suivantes. Il y a ceux qui constatent que la langue évolue, et qu'on ne saurait tenter de la figer par des règles trop rigidement enseignées. Et il y a ceux qui pensent qu'il faut faire fi de cette évolution et assurer avant tout la capacité des élèves à parler «comme il se doit». Si les premiers ont raison du point de vue scientifique, les seconds ont raison du point de vue social. Expliquons-nous.

La «linguiste» zurichoise interrogée en duplex dans l'émission a tenu pour tout discours un réquisitoire vibrant contre les fauteurs. Pourtant, ce n'est pas là propos de linguiste: on sait depuis assez longtemps que les fautes commises par les individus sont généralement des ressources utilisées pour pallier un déficit survenu dans le système linguistique; c'est même un linguiste suisse, Henri Frei, qui l'a fait admettre. Du point de vue scientifique, il n'y a pas de norme qui tienne en matière de langue: il n'y a que des compétences acquises au fil de l'enfance, donnant un matériel observable (des phrases, des textes) étudiables sans jugement de valeur. Dans cette perspective, il n'y a pas plus de bien ou de mal parler qu'il n'y aurait de bonne ou mauvaise manière pour une particule de se déplacer du point de vue du physicien.

De la sorte, il faut admettre que si la langue est bien un code, ce n'est pas un code pénal, et si la structure des phrases (et des discours) obéit à des lois, ce ne sont pas des dispositions juridiques.

Toutefois, la langue est aussi un code commun, auquel les nécessités d'une bonne interaction exigent que nous nous y pliions; ce message doit impérativement passer chez les élèves.

De toute évidence, depuis plusieurs décennies, les linguistes ont peiné à faire passer un propos mesuré. Leur discours «contre la norme» a été interprété par des générations d'étudiants comme un propos autant social et pratique que scientifique, et ces étudiants-là ont pu avoir tendance, souvent sans en être conscients, à adopter une manière d'envisager la langue qui reléguait la règle de papa, normative, à un simple mange-ta-soupe arbitraire et sans intérêt.

La chose est pire aux Etats-Unis. Le linguiste Noam Chomsky, qui a mis toute la puissance de sa réflexion sur le caractère inné du langage, a sans le vouloir découragé plusieurs générations d'enseignants de s'attaquer aux problèmes de correction de la langue de leurs élèves. Aujourd'hui rédacteurs dans les grands quotidiens, ils y font des pattes de mouche qui suscitent l'ire des lecteurs plus pointilleux.

C'est que la langue n'est pas qu'un objet d'études scientifique. C'est aussi l'outil pratique de nos interactions quotidiennes, qui permet de nous situer socialement, de montrer par notre compétence linguistique une compétence symbolique à gérer des enjeux professionnels et à analyser avec efficacité les situations de la vie quotidienne.

Et si les normes existent, c'est en effet aussi pour des raisons d'économie et de facilité: quoi de plus coûteux, en termes d'efforts, que de passer du temps à traduire mentalement en français standard un texte qui n'obéit pas aux règles de la langue commune, un réflexe de réécriture épuisant autant que spontané et incontrôlable. La bonne compréhension d'un argumentaire à la syntaxe déficiente, quelque solide qu'il puisse être, passe par cette coûteuse traduction cognitive, et c'est bien cet effort, je crois, qui peut légitimement hérisser.

A notre insu, nous interprétons alors la faute comme le signe du laisser-aller plus profond d'une génération e-mail et pantalons trop bas, d'où la malheureuse irruption de la morale dans ce débat: le locuteur n'a pas fait l'effort de se coordonner à la langue commune, il ne m'a donc pas respecté comme interlocuteur. Pour autant, les réactions passionnelles de quelques champions de dictée ne peuvent servir à définir des politiques pédagogiques.

Si la langue est un outil, c'est qu'elle obéit à un standard économique. Bien sûr, il y a de nombreuses disparités linguistiques d'un individu à l'autre, mais nous nous conformons au fait que nous parlons tous une «même» langue. Quelles que soient ces différences individuelles, nous partageons l'essentiel du code; tout ce que nous disons répond à une représentation idéalisée d'une langue consignée dans les dictionnaires et les grammaires, bien qu'aucun de nous ne soit un précis de syntaxe française ou un petit Robert. Nous nous comprenons quand nous parlons d'oiseaux sans être ornithologues.

Par ailleurs, il règne chez les non-spécialistes une tendance à assimiler toutes sortes de fautes comme si elles s'équivalaient, dans un joyeux patchwork où se côtoient d'infimes circonflexes et de plus graves carences syntaxiques, signes d'émergence de sous-groupes sociaux, à cause d'une réelle rupture avec la langue commune et sa structure sous-jacente. Il faut raison garder et ne pas faire du purisme un puritanisme à la petite semaine.

Il est probable que nous-mêmes, linguistes, n'avons pas suffisamment cherché à expliquer concrètement notre métier au-delà des cercles de spécialistes ni toujours su adapter notre travail aux nécessités de la formation pratique. Certaines Facultés ont même réduit la part des linguistes dans les cursus de formation, y compris ceux qui concernent directement les futurs enseignants du secondaire. Mais que dire à ceux qui, toute en présentant des avis tranchés, et sous couvert de «ne pas mâcher leurs mots», n'ont pas la modestie d'admettre que ces questions ne se tranchent pas à la machette, et qu'il faut tenter d'en savoir plus avant d'aller au feu baïonnette au canon contre l'enseignement public? N'est-ce pas la moindre des choses pour une personnalité politique?

Aujourd'hui, certes, les recherches des linguistes sont variées et produisent des résultats directement utilisables dans de nombreux domaines: sciences de la communication, pathologie du langage, informatique, théorie littéraire, didactique du français, psychologie, anthropologie, politique des langues… Mais il est temps que nous revenions aussi vous parler de l'accord du participe passé, et de la manière de structurer une argumentation, au-delà des opinions toutes faites. Si vous le permettez.

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