La seule chose qui est sûre, c’est que rien n’est sûr. L’espoir de la «fin de l’histoire» ne s’est malheureusement pas réalisé à la fin de la Guerre froide. De nombreux conflits violents ont été menés. Il semble ainsi judicieux de ne pas abandonner «l’assurance sécurité armée» maintenant.

Les quelque 3300 survols quotidiens de notre espace aérien exigent un contrôle de circulation rigoureux. Il en est de même sur nos autoroutes. En cas de nécessité, par exemple lors de perte de contact radiophonique ou de panne de système de navigation, il faut porter des secours rapides afin d’éviter une catastrophe.

De nos jours, aucune nation ne peut organiser un événement important, comme le WEF ou une rencontre de la francophonie, sans pouvoir s’engager à mettre sur pied un système intégral de sécurité, au sol et dans l’espace aérien. Ces dispositifs nécessitent des zones d’espace aérien interdites contrôlées de manière permanente, y compris avec des avions de combat.

Pour la Suisse, il s’agit donc de ne pas devenir, au quotidien, un vide stratégique au milieu de l’espace aérien européen. Il s’agit aussi de ne pas devenir un pays qui n’est plus capable d’accueillir ce genre d’activités.

En cas de conflit en Europe ou à sa périphérie, la flotte d’avions de combat est le premier moyen militaire d’imposition de notre neutralité. Elle l’a été en juin 1940 ainsi que lors de la guerre du Golfe en 2003.

La tâche de police du ciel, en temps normal ou durant le WEF annuel, ainsi que dans les scénarios de protection de notre neutralité, est une mission hautement complexe. Dans un cas extrême, il peut s’agir de prendre la décision d’abattre un avion. Cette décision serait prise au niveau du chef du Département de la défense, en communication directe avec le pilote en position de tir imminent. Tout ceci nécessite une instruction et une expérience durant de nombreuses années, à tous les échelons. Cette tâche d’importance déterminante pour notre pays ne peut être accomplie ni avec du matériel volant totalement désuet, ni au moyen de solutions «bon marché».

Actuellement, le scénario d’une attaque militaire classique contre notre pays est peu probable. Par contre, l’un des enseignements majeurs de l’histoire est que nous oublions vite les leçons de l’histoire. Ainsi, l’une des tâches clés de notre armée est de maintenir le savoir-faire de défense de notre pays même en période prolongée de paix. Quotidiennement, la combinaison entre le nombre d’avions, la durée d’engagement sur zone et le nombre de pilotes prêts à l’engagement est déterminante. De plus, l’exploitation et la maintenance des avions doivent être assurées. A long terme, la capacité de montée en puissance, ou préparation militaire, est un paramètre déterminant. Sur un plan qualitatif, une montée en puissance à partir d’un niveau insuffisant en un temps record n’est pas possible. Les aspects de la conception et de l’organisation demandent beaucoup trop de temps. Les solutions ne se trouveront dans aucun règlement, elles devront être créées sur le moment. Et ce n’est qu’après ce travail de fond que l’on peut investir de nouveaux moyens financiers de manière ciblée.

Ainsi, le maintien du pouvoir de décision et d’action politique nécessite l’acquisition d’une petite flotte d’avions ayant un grand potentiel de développement et qui seront, vraisemblablement encore très longtemps, en production. C’est le seul moyen d’assurer la possibilité de montée en puissance. Plus le système choisi sera polyvalent, mieux il pourra répondre aux défis futurs encore non identifiés aujourd’hui. Plus l’importance stratégique de notre espace aérien est également reconnue par le pays constructeur, mieux nos intérêts communs pourront être compris et gérés de manière efficace, et plus facile sera l’accès à sa chaîne de production.

La question n’est donc pas: «Quel est l’avion pouvant être acquis au plus bas prix?» mais plutôt: «Quel est le système d’armes qui assurera au mieux, durant toute sa durée d’engagement et dans le cadre du budget prévu, le maintien de la liberté de décision et d’action de notre pays, tenant compte de son potentiel de développement, des possibilités de coopération et d’amélioration de la base industrielle suisse?»

Les coûts correspondent à l’importance stratégique d’une telle acquisition. Au moyen de concepts d’exploitation intelligents et évolutifs, il faut arriver à abaisser et à maintenir les coûts d’entretien à un niveau acceptable.

Lors de programmes d’armement, la Suisse exige une totale compensation; ainsi, le montant total de l’investissement doit être replacé dans notre pays. Grâce à ce processus, l’économie suisse profite pleinement de cet achat. Combiné avec l’effet de transfert de savoir-faire, ceci est hautement apprécié dans la phase de crise industrielle actuelle.

Un «trou dans notre toit national» nuirait gravement à la réputation d’une Suisse indépendante et neutre. Ceci entraînerait des risques financiers, économiques et touristiques inévitables. Le besoin militaire en résultant ne pourrait pas être acheté ou loué rapidement à l’étranger au moment nécessaire. La souveraineté et la neutralité de notre pays ne pourraient donc plus être assurées. La flotte d’avions de combat est l’un des moyens les plus importants pour l’armée afin d’assurer la souveraineté nationale, la neutralité et le pouvoir de décision de notre pays.

Grâce aux 33 F/A-18 C/D Hornet dont dispose notre armée, une modeste flotte d’avions de combat est à l’engagement. Il s’agit, avec le remplacement partiel de la flotte de Tiger désuète, de compléter la flotte de F/A-18 afin d’assurer, à long terme et en cas de crises, la capacité de décision et d’action de notre Etat. Le non-remplacement signifierait, à moyen terme déjà, la fin d’une armée qualitativement comparable à celles qui nous entourent. Ceci serait un changement fondamental de nos politiques et stratégie de défense.

Nous avons tenté de rappeler quelques constantes dans les défis stratégiques de production de sécurité nationale. Le monde actuel est surtout intéressé aux actualités et aux folies momentanées. Ainsi, le moment d’une acquisition d’une pareille importance à long terme n’est jamais le bon. Un renvoi risquerait d’entraîner l’abandon définitif du projet. Les moyens financiers sont prévus dans les programmes d’armement 2011 à 2013. La situation financière de la Confédération ne sera pas meilleure dans le futur, mais les avions seront certainement encore plus chers qu’aujourd’hui.

Le Conseil fédéral et le parlement sont appelés à prendre et à formuler clairement leurs responsabilités stratégiques à long terme. Ils doivent dire à l’armée ce qu’elle doit pouvoir faire et lui en donner les moyens financiers.

Christophe Keckeis est actuellement président du Centre pour le contrôle démocratique des Forces armées de Genève (DCAF).