Cela fait quelques mois déjà que l’affaire est entendue. On s’emploie dans différents milieux à réclamer un droit d’inventaire sur la succession de Patrick Aebischer. Autre temps, autre lieu, autres circonstances. Il y a vingt ans Lionel Jospin rêvait de suivre les traces de François Mitterrand à l’Elysée non sans faire le tri avant dans l’héritage du mentor. Il inventait du coup ce concept souvent repris depuis dans la politique française. Aujourd’hui, ce sont des personnalités du monde économique ou politique local qui remettent en cause le bilan du président de l’EPFL. Entre la poire et le fromage, on vous glisse «Aebischer, il en faut un par siècle parce qu’après il faut consolider» ou «il faudra faire le tri», quand ce n’est pas «il faut calmer Patrick Aebischer»!

Il est vrai qu’en Suisse, nous détestons les têtes qui dépassent et qu’au moment où la succession de Patrick Aebischer se prépare, chacun doit se positionner. Tout comme il est vrai aussi que Lionel Jospin s’est pris une monumentale raclée à l’élection qui a suivi ses prises de distance si peu fair-play vis-à-vis de son mentor. Autre temps, autre lieu mais mêmes circonstances. Lorsque vous devez retenir vos coups, vos adversaires lâchent les leurs. Alors que Patrick Aebischer doit s’en tenir à une certaine discrétion durant cette période de transition, les petites remarques assassines dans les dîners en ville n’en sont que plus faciles.
Pourquoi pas! Nous sommes en démocratie et chacun a le droit de s’exprimer et surtout de challenger ceux qui ont du pouvoir. Seul problème, nous avons beau chercher mais nous avons vraiment du mal à nous enthousiasmer pour (retenez votre souffle) les scientifiques qui remettent en cause l’approche de Human Brain Project, les politiciens qui vomissent l’arrivée des investisseurs sur le campus, les frustrés de ne pas avoir réussi à entrer dans la zone d’influence du patron de l’EPFL ou les fonctionnaires fédéraux tatillons. Cela fait pas mal d’adversaires à contenir mais ces derniers ont peut-être oublié une chose que notre confrère Fabrice Delaye rappelle très bien dans la biographie qu’il a consacrée au scientifique-entrepreneur.
Lorsqu’il a été nommé en 2000, Patrick Aebischer souhaitait nommer ses vice-présidents, ce que le département de Ruth Dreifuss lui refusait. Qu’a fait alors ce Fribourgeois par son père, Irlandais par sa mère et artiste insoumis par sa famille? Il n’a tout simplement pas pris le job: 17 jours de grève jusqu’à ce que Berne cède sur toute la ligne. Cet homme-là, rien ne le calmera et c’est tant mieux pour la Suisse.

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